Roth

Le Théâtre de SabbathPhilip Roth
Gallimard 1997 & Folio 1998, 648 pages
Superbement traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Lazarre Bitoun (Sabbath’s Theater 1995) (c’est troublant, d’ailleurs, la traduction est puissante et venimeuse).

Quand on l’interroge sur les romans qu’il préfère dans ceux qu’il a écrit, Philip Roth ne donne pas souvent la même réponse, mais parmi ses élus se trouve invariablement « Sabbath’s Theater » – même s’il précise parfois que c’est parce que beaucoup de gens l’ont détesté (National Book Award 1995 malgré tout). Pour ma part, je le tiens pour un des plus grands romans que j’aie eu l’occasion de lire.

On y rencontre Morris Sabbath, appelé « Mickey » depuis toujours, alors qu’il a soixante-quatre ans et que sa maîtresse (cinquante-deux ans) depuis une douzaine d’années le somme de lui être fidèle : elle demande clairement, au bout de toutes ces années et après tout ce qu’ils ont fait ensemble (et en terme de sexualité ils sont allés très loin), à être à présent la seule. Cette scène ouvre le roman et on n’a aucun moyen de savoir à qui on a affaire, à ce moment-là – Mais Mickey semble trouver ça incompréhensible. La discussion s’animant, Drenka lui assène qu’elle a un cancer. Gros morceau. Quelques mois plus tard, elle est morte.
La mort, Mickey la connaît bien.
La vraie d’abord, son frère aux commandes de son avion pendant la guerre, par les japonais (une haine pas du tout éteinte en résulte).
Ses parents, ensuite (sa mère enterrée en elle-même à la disparition du frère bien avant sa mort effective).
Les morts des choses ensuite, disparition de sa première femme (du jour au lendemain, il aime prétendre qu’il l’a tuée alors qu’il a souffert le martyre et n’est toujours pas délivré de l’obsession de la chercher partout), ses mains pour finir, une arthrose invalidante (et très douloureuse) qui a mis un terme à sa carrière de marionnettiste.
Drenka morte, Mickey est bancal.
Toutes les décisions qu’il va prendre à partir de là, tout ce qu’il va faire est condamné, et il le sait très bien.
Il ne nous en entraîne pas moins dans une suite étourdissante d’évènements…

Etourdissante parce que vivante, justement. Avec une plume d’une grande clarté (et ce n’est pas toujours le cas chez Roth !), il exhume des profondeurs d’un personnage déplaisant au possible tout ce qui constitue un être humain : ses joies (les immenses et les minuscules), ses trahisons (avec majuscule et/ou les petites lâchetés), ses dévotions, erreurs, manquements – en montrant un pathétique obsédé sexuel Roth parvient à nous faire ressentir sa dignité, c’est dingue quand même, non ?

Il est fou, Philip Roth, d’oser comme ça. Il faut être cinglé pour décrire avec cette minutie la transgression. C’est dangereux, tout comme on ressent ça, la dangerosité de Mickey Sabbath : vieux, moche, dégueulasse, triste, fauché et paumé mais puissant, dessous, un instinct viscéral qui sort des pages et vient choper le lecteur bien comme il faut. C’est dangereux mais c’est irrésistible, son sens des dialogues, cet humour parfait, ces scènes qui font tellement mal, la gorge du lecteur bloquée au dernier degré, les larmes qui menacent plusieurs fois, et le souffle court, aussi, bien sûr – terriblement émoustillant, malgré nos défenses.

Oui, il est braque (comme dit un personnage), Philip Roth, mais quel talent ! Quel talent.

Je ne saurais mieux dire que Joël Bécam : « Cependant, si vous êtes un lecteur de bonne foi, une autre chose est également probable : vous en saurez un peu plus sur votre propre vie, si éloignée soit-elle de celle de notre héros, et peut-être même que vous en sortirez grandi ? en tout cas, vous en aurez l’impression, et c’est bien suffisant. »

———

« Il n’allait pas lâcher le morceau comme ça. Il n’arrivait jamais à lâcher le morceau quand c’était quelqu’un qu’il venait de découvrir. Au fond, la séduction repose sur la persévérance. Persévérer, l’idéal des jésuites. »

« Elle arrivait encore moins à retenir les expressions toutes faites mais eut, jusqu’à sa mort, le chic pour transformer les clichés, les proverbes ou les platitudes en trouvailles qui lui ressemblaient tellement que Sabbath n’aurait jamais osé intervenir – c’est vrai, et il y en avait même (par exemple, « Comme on fait son lit on se touche ») qu’il avait adoptées. Le souvenir ému de son aplomb alors qu’elle croyait produire des phrases parfaitement idiomatiques, le souvenir de chacune des erreurs, des glissements de sens, des barbarismes involontairement drôles que Drenka avait pu produire au fil des années, le laissait absolument sans défense, et une fois de plus il atteignit au plus profond de sa douleur : faire contre mauvaise fortune bonheur… ses jours sont numérotés… comme un cheval sur la soupe… quand on fait la belle il faut danser… à bon étendeur, salut… le garçon qui criait « Au fou ! »… il a des ornières devant les yeux… tu prends tes plaisirs pour des réalités… ça met du beurre dans le pinard… la cause est étendue… moyennement quoi… j’ai l’estomac dans les souliers… ce type, il est rébarbutant… le chien boit, la caravane passe… une aiguille dans une bottine de foin… boire le vin jusqu’au lit… un cheval donné on ne regarde pas dedans… il y a du poisson sous la roche… en deux coups de cuillère dans le pot… mettre la charrue devant les vaches… j’en ai de l’eau dans la bouche… les oeufs plus gros que le ventre… tirer la queue du diable… ça sert inutile… c’est pas au vieux singe qu’on apprend à faire la grise mine. Quand elle voulait se faire obéir du chien de Matija, au lieu de dire « Couché ! » Drenka criait « Au lit ! ». »

« Tu te sens redevenir toi-même, dit Norman en fixant Sabbath dans les yeux.
– Tout à fait, merci. Ca va beaucoup mieux.
– Ca n’a jamais été très facile de savoir qui tu es, Mickey.
– Disons, un raté, ça ira.
– Mais qu’est-ce que tu as raté ?
– Raté mon ratage, pour commencer.
– Tu as toujours refusé d’admettre que tu appartenais au genre humain, depuis le tout début.
– Au contraire, répondit Sabbath. J’ai toujours voulu être un être humain, j’ai toujours dit « Attendons que ça vienne ». »

« Pas trop dur avec Sabbath, Lecteur. »

« On sait tellement peu de choses de la vie, Lecteur – ne sois pas trop dur avec Sabbath s’il comprend de travers. Ou avec Kathy si elle comprend de travers. Beaucoup de transactions grotesques, illogiques et incompréhensibles sont subsumées dans les folies de la luxure. »

« Bonjour, dit Sabbath en s’inclinant poliment devant elles. Je suis le bénéficiaire de l’instinct de bâtisseuse de Roseanna et je suis aussi l’incarnation de toutes les résistances qu’elle rencontre dans sa vie. Je suis sûr que vous avez toutes des compagnons indignes de vous – le sien, c’est moi. Je m’appelle Mikey Sabbath. Tout ce que vous avez entendu dire sur moi est vrai. Il ne reste plus que des ruines et c’est moi qui ai tout détruit. Salut, Rosie. »

« Je suis incapable de dire de manière objective jusqu’à quel point je devrais me lamenter sur mon sort. Je n’accorde pas à mon être autant de crédibilité que d’autres accordent au leur. Tout me semble factice, comme au théâtre.
– Tout est factice.
– Peu importe. Chez moi, il manque un peu de ciment, quelque chose de fondamental qui existe chez les autres et pas chez moi. Je n’ai jamais l’impression que ma vie relève du réel.
– Il faut qu’on se revoit, dit Sabbath.
– Ah. Vous me faites donc vraiment la cour. Je me posais la question mais je n’arrivais pas à y croire. Vous êtes toujours attiré par des femmes qui ont morflé.
– Je ne savais pas qu’il en existait d’autres.« 

« Le débordement des excès ne connait pas de limites avec vous, dit-elle, mais je souffre d’une très stricte inclination à ne pas bousiller ma vie. »

« « Tout ce que je regrette », dit-elle alors qu’elle pleurait à nouveau, qu’elle pleurait avec lui, et qu’ils étaient tous les deux en larmes (mais ça, il s’y était habitué – nous arrivons à vivre écartelés, nous arrivons à vivre avec les larmes, nuit après nuit, nous arrivons à vivre avec tout, pourvu que ça ne s’arrête pas), « c’est qu’on n’a pas pu passer beaucoup de nuits ensemble. Pour me comélanger avec toi. Me comélanger ? » »

« Me comélanger avec toi, Drenka, me comélanger avec toi maintenant. »

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