Lapierre

Sauve qui peut la vie Nicole Lapierre
Seuil, 2015, 249 pages

Ce qu’a écrit ici Nicole Lapierre (socio-anthropologue et directrice de recherches émérite au CNRS) est un livre inclassable. A partir de sa propre histoire familiale (« Ecrire est ici une façon de bercer le souvenir de Francine et Gilberte, à défaut d’avoir su les prendre dans mes bras. »), elle rattache son propos au fruit de ses réflexions sur plusieurs sujets importants. Toujours documenté (et crédité), son texte est profond et formidablement intéressant. De manière très simple (c’est un compliment) et en citant souvent Saint-John Perse (c’est un remerciement), elle offre des balises à la réflexion que nous devrions tous mener en ces temps éminemment troublés où des milliers de personnes fuient des situations irrémédiables dans leurs pays.

« Peut-on comparer les immigrés d’hier et d’aujourd’hui, ceux venus d’Europe (les Polonais autrefois dans les mines du Nord, les Italiens, les Espagnols et les Portugais, les Juifs dans l’entre-deux-guerres) et ceux qui arrivent de plus loin (des zones de conflit du Proche-Orient ou de l’Asie centrale, dans anciennes colonies ou de l’Afrique Subsaharienne) ? Je le pense. Car comparer, ce n’est pas abraser les différences, c’est postuler qu’il y a à la fois du divers et du semblable : des spécificités culturelles et des singularités historico-sociales fortes, certes, mais aussi une expérience humaine commune. »

Elle expose le danger de penser les choses en général avec et dans l’émotion : l’empathie (« cette capacité à prendre et à comprendre le point de vue d’autrui, à concevoir son expérience, sa pensée, ses sentiments, sans pour autant se fondre ni se confondre avec lui ») laisse toute la place à l’action, le pathos de la compassion englue et paralyse.

Qu’elle mène sa réflexion sur le suicide, le changement de nom ou l’institutionnalisation de la Shoah, elle explique ce qui a motivé ses précédents ouvrages et les présente en quelques concepts simples (j’ai particulièrement apprécié « Pensons ailleurs ») hallucinante anecdote que cet étudiant new-yorkais pendant la présentation de « Causes communes » qui est intervenu pour déclarer qu’elle n’était « qu’une femme blanche, française, naïve et pleine de bons sentiments » !).

C’est aussi difficile de parler de ce beau document que de tenter de le classer, elle émet le souhait, en note d’intention, que cette lecture soit revigorante, « une sorte de fortifiant pour résister au mauvais temps présent » : la culture et la connaissance en sont les meilleures armes.

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