Murat

Relire (Enquête sur une passion littéraire) – Laure Murat

Flammarion, 2015, 304 pages

« Lâcher un livre en cours, même déjà lu, laisse toujours un goût de défaite. On se sent comme pris en défaut, pas tout à fait à la hauteur. »

Laure Murat signe ici une enquête passionnante au pays de la relecture :  elle a envoyé un questionnaire très précis (qui figure en annexe pour qui désirerait s’y plier) à quelques deux cent personnes pour qui la lecture est un travail (auteurs, acteurs, éditeurs, profs, libraires bien sûr !, etc.) et après une présentation (pourquoi, comment) de son travail entre dans le vif du sujet : « Rien n’est plus intime, pour qui consacre sa vie à la littérature, que de parler de la lecture et, a fortiori, de la relecture, comme si celle-ci constituait une révélation au carré. » Pourquoi relit-on (ou ne relit-on pas) ? Qui ? Quand ? Tout est évoqué dans une première partie synthèse.

« Les chiffres, d’abord.
Auteurs cités : Hommes 93 % Femmes 7 %
Sur 125 auteurs cités au total, 9 femmes seulement (soit 7 %) et aucune vivante (Jane Austen, Agatha Cristie, Colette, Marguerite Duras, P.D. James, Madame de la Fayette, Christiane Rochefort, Laura Ingalls Wilder, Virginia Woolf). C’est peu. A fortiori lorsqu’on sait qu’aucun homme n’a cité de femmes, à l’exception de René de Ceccatty, écrivain, critique, traducteur et relecteur assidu de L’amant de Marguerite Duras. »

Et c’est vraiment intéressant. Puis vient le temps d’une poignée de questionnaires remplis par différentes personnalités, et là, c’est du petit lait. Souvent très drôles (parfois involontairement), les intervenants nous offrent de très jolis moments hors du temps, on aimerait pourvoir poursuivre la discussion encore et encore. A mon sens un livre indispensable à tout grand lecteur (même  – et peut-être surtout – s’il n’est pas relecteur…)

Mention spéciale à la façon de prendre congé de Stéphane Audeguy 🙂

« Après une entrevue dans un café parisien, hésitant entre faire un entretien et répondre au questionnaire, (…) a décidé de m’envoyer cette lettre, que je reproduis verbatim. »
(…)
Toute fin de la lettre :
« Vous aurez compris, je pense, que je ne me considère ni comme un lecteur ni comme un écrivain, cette dernière étiquette ne m’ayant jamais convenu ni correspondu. Il m’arrive d’écrire des livres, il m’arrive d’en lire; il m’arrive bien d’autres choses qui me sont aussi chères, mais ni plus ni moins. Je crois que je vais essayer de relire mes livres, un de ces jours, comme toujours : pour voir. Nous en parlerons peut-être. Ou pas.
Quoi qu’il en soit, je vous souhaite, car le sujet le requiert, une belle enquête et un beau livre; et naturellement d’être follement aimée.
Stéphane Audeguy »

Ainsi qu’aux merveilleuses réponses de Philippe Forest :
« Relisez-vous parce que vous avez oublié un livre, ou parce que vous vous en souvenez ?
Parce que je me rappelle l’avoir oublié. »

« Je suis convaincu que la littérature a pour visée essentielle l’impossible et qu’en ce sens elle nous fait éprouver le vertige de l’incompréhensible. Du coup, en relisant, on comprend de mieux en mieux à quel point on ne comprend pas. »

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