« Vous vous intéressez au temps ?
– Complexité et simplicité. Le temps était quelque chose de simple, et il l’est encore. Nous pouvons le diviser facilement, le mesurer, nous en servir pour organiser nos repas et trinquer à son passage. Nous pouvons le déployer mathématiquement, l’utiliser pour exprimer des idées sur l’univers observable, et pourtant, lorsqu’il s’agit de l’expliquer à un enfant avec un vocabulaire basique, nous échouons. Pour l’essentiel, ce que nous savons faire de mieux avec le temps, c’est de le perdre.« 

North

Les Quinze Premières Vies d’Harry AugustClaire North

Delpierre, 2014, 480 pages & Milady 2015, 432 p.

Traduit de l’anglais (GB) par Isabelle Troin (The First Fifteen Lives of Harry August 2014)

Claire North est un des pseudonymes de Catherine Webb, une jeune auteur qui écrit des romans de genres très différents. « Les Quinze première vies d’Harry August » est un roman de pure SF, qui traite de la boucle temporelle : Harry naît très normalement une première fois, mène une vie relativement tranquille, meurt et renaît exactement à la même date, se souvenant à chaque fois de toutes ses vies antérieures. Encore et encore. Il teste plusieurs voies différentes, adhère à un club de gens comme lui (coincés dans une boucle temporelle), acquiert culture et connaissances, et se voit contacté par une petite fille qui lui annonce l’arrivée bien trop rapide de la fin du Monde. Que faire ? La bonne idée de ce roman c’est ce club, dont les membres s’organisent pour se passer des messages du passé au futur et inversement (par exemple la petite fille contacte Harry lorsqu’il est grand vieillard, il passe le message dans sa vie suivante alors qu’il n’a que 5 ans etc.) (ou en gravant quelques chose dans les pierres, très littéralement – ça m’a amusée). Le problème c’est le style : une narration éclatée (facile à suivre tout de même), un héros auquel on ne parvient pas à s’attacher et beaucoup de passages plats. On a parfois une impression d’un texte désuet, il règne une sorte de misogynie larvée très étonnante (aucun personnage féminin digne de ce nom ni même important). Mitigée.

« – Un homme remonte dans le temps…, commençai-je.
Voyant la grimace de dégoût de mon interlocuteur, je levai la main et dis sur un ton apaisant :
– Ce n’est qu’une hypothèse, une expérimentation théorique, si vous préférez. Un homme remonte dans le temps et voit les évènements du passé se dérouler sous ses yeux comme s’ils appartenaient à son présent. Il sort de sa machine…
– … et ce faisant, il altère immédiatement le passé !
– … et la première chose qu’il fait, c’est d’envoyer à son alter ego plus jeune le nom des chevaux gagnants à Newmarket. Résultat ?
– Paradoxe, décréta fermement Vincent. Il ne se souvient pas d’avoir reçu ces numéros un jour, il n’a jamais gagné le tiercé. Si tel avait été le cas, il n’aurait peut-être jamais construit de machine à remonter le temps et ne serait pas retourné dans le passé pour s’envoyer un message. Nous sommes donc en présence d’une impossibilité logique.
– Résultat ? Insistai-je.
– Impossibilité.
– D’accord, mais en admettant l’hypothèse de départ ?
Il soupira d’un air excédé avant de répondre :
– Trois options. Un : à l’instant même où il prend la décision de s’envoyer les numéros gagnants, il se souvient de les avoir reçus autrefois, et son histoire, sa ligne de temps, se modifie en conséquence. Ainsi, il perpétue sa propre existence car, sans les numéros gagnants, il n’aurait pas pu construire sa machine. Le paradoxe étant que rien ne peut émaner de rien, et que son initiative, l’évènement causal, est en réalité un effet qui précède sa propre cause… Mais j’imagine que nous ne nous soucions pas de logique dans ce scénario.
Deux : l’univers implose. Je sais, c’est assez mélodramatique, mais si nous considérons le temps comme un concept scalaire dépourvu de valeur négative, je ne vois pas d’autre issue. Il serait vraiment dommage que cette fin soit provoquée par un malheureux pari à Newmarket.
Trois : à l’instant même où il prend la décision de s’envoyer les numéros, un univers parallèle est créé. Dans sa ligne de temps originelle, il rentre chez lui sans avoir jamais rien gagné à Newmarket de toute sa vie, tandis que, dans un univers parallèle, son alter ego plus jeune est très surpris de se découvrir millionnaire et vit heureux jusqu’à la fin de ses jours. Implications ?
– Je n’en ai pas la moindre idée, répliquai-je joyeusement. Je voulais juste voir si vous étiez capable d’une pensée latérale.« 

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