« C’est un sentiment de dislocation extrême, comme si mes nerfs étaient à vif et que je vivais simultanément toutes les phases contradictoires d’un seul et même rêve.« 

JRB

Une Antigone à Kandahar  Joydeep Roy-Bhattacharya

Traduit de l’anglais par Antoine Bargel

Gallimard, 2015, Du Monde Entier, 368 pages

Une fois dans ma vie je suis montée sur une scène de théâtre, je jouais un garde dans Antigone (d’Anouilh), j’avais une seule phrase à dire (je l’ai, genre, hurlée), je ne comprenais rien au texte dans son entier mais bon j’avais 9 ans. Ici en exergue c’est carrément Sophocle qui est cité (et longuement référencé tout au long du roman, par le biais d’un personnage) et j’y allais sur des oeufs : très intello ? Mortellement ennuyeux ? Oh la la mais tellement pas. On commence par Nizam, une jeune fille atrocement mutilée, qui vient en plein désert de Kandahar demander le corps de son frère, mort la nuit dernière dans l’attaque du poste de l’armée américaine; toute leur famille est morte (un drone américain), il était le seul qui lui restait, elle demande à pouvoir l’enterrer. Les américains se méfient : est-elle seule, a-t-elle en tête un attentat suicide, etc. Interprète, tractations, heures qui passent, pensées de Nizam et épilogue; que le lecteur comprend d’une certaine façon (il est équivoque, disons). Se succèdent alors divers autres narrateurs (les membres de l’armée américaine et l’interprète) dans un mélange de périodes – avant et pendant Nizam, mais aussi leurs propres vies, intimement  imbriquées dans leurs rêves quasi éveillés dûs à l’abrutissement occasionné par leur extrême fatigue et les conditions très dures de leur campement. C’est prenant comme rarement et non seulement tous les personnages sont très réussis (et intéressants) mais en plus on se sent de plus en plus oppressé par ce qu’on pense inéluctable, l’épilogue tel qu’on l’a compris au tout début (et qu’on va évidemment relire dès la dernière page tournée)… Envoûtant, donc, mais aussi très riche, ample, ciselé, intense. Un grand roman sur la guerre d’Afghanistan.

C’est Gaël et Emma qui m’ont donné envie.

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