Ernaux

La placeAnnie Ernaux

Folio, 1983, 113 pages

Il aura fallu que « La place » soit au programme du Fiston pour que je lise pour la première fois Annie Ernaux et j’étais réticente. Il me semblait que c’était bien terne, que pour aborder le thème autobiographique il y avait des textes plus actuels, plus à même de séduire sa génération. Je ne présage pas de sa lecture mais la mienne a été intense, et tout sauf tiède. En mettant en mots calmes et précis la vie de son père, telle qu’elle en a eu connaissance, elle aborde tous les sentiments mêlés et bien souvent inextricables que chacun éprouve envers ses parents tout au long de son cheminement, et on referme ce très court récit avec un grand respect.

« Depuis peu, je sais que le roman est impossible. Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre d’abord le parti de l’art, ni de chercher à faire quelque chose de « passionnant », ou d' »émouvant ». Je rassemblerai les paroles, les gestes, les goûts de mon père, les faits marquants de sa vie, tous les signes objectifs d’une existence que j’ai aussi partagée. Aucune poésie du souvenir, pas de dérision jubilante. L’écriture plate me vient naturellement, celle-là même que j’utilisais en écrivant autrefois à mes parents pour leur dire les nouvelles essentielles.« 

« La peur d’être déplacé, d’avoir honte. (…) Autre souvenir de honte : chez le notaire, il a dû écrire le premier « lu et approuvé », il ne savait pas comment orthographier, il a choisi « à prouver ». Gêne, obsession de cette faute, sur la route du retour. L’ombre de l’indignité.« 

« Enfant, quand je m’efforçais de m’exprimer dans un langage châtié, j’avais l’impression de me jeter dans le vide. (…) Puisque la maîtresse me « reprenait », plus tard j’ai voulu reprendre mon père, lui annoncer que « se parterrer » ou « quart moins d’onze heures » n’existaient pas. Il est entré dans une violente colère. Une autre fois : « Comment voulez-vous que je ne me fasse pas reprendre, si vous parlez mal tout le temps ! » Je pleurais. Il était malheureux. Tout ce qui touche au langage est dans mon souvenir motif de rancoeur et de chicanes douloureuses, bien plus que l’argent.« 

« Devant la famille, les clients, de la gêne, presque de la honte que je ne gagne pas encore ma vie à dix-sept ans, autour de nous toutes les filles de cet âge allaient au bureau, à l’usine ou servaient derrière le comptoir de leur parents. Il craignait qu’on ne me prenne pour une paresseuse et lui pour un crâneur. Comme une excuse :  « On ne l’a jamais poussée, elle avait ça dans elle. » Il disait que j’apprenais bien, jamais que je travaillais bien. Travailler, c’était seulement travailler de ses mains.« 

Joli billet de Jérôme.

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