Noiville

L’illusion délirante d’être aiméFlorence Noiville

Editions Stock, collection La Bleue, 2015, 184 pages

Laura est une femme heureuse : elle anime une émission télé à laquelle elle tient beaucoup et qui l’épanouit; elle y trouve du sens et a l’impression de partager réellement quelque chose avec ses invités. Par ailleurs assez sauvage, elle est heureuse également avec son amoureux. Retrouvant par hasard une amie connue en prépa, dont elle avait été proche (elle a peu d’ami(e)s) et qui l’avait aidée à l’époque (lui ouvrant des accès à la culture), elle lui obtient un poste dans la même chaîne qu’elle. Elle conserve envers C. un vague sentiment de culpabilité, elle avait eu son concours mais pas C., elle a laissé leur amitié se distendre, tout ça. Pendant un moment tout va bien et c’est vraiment brutalement que la situation dérape : C. est atteinte du syndrome de Clérambault. Egalement appelé érotomanie, cette psychose paranoïaque n’a rien d’insidieux ou de progressif : ceux qui en sont atteints le sont très brusquement, ils ont la sensation d’une « révélation » et rien (mais RIEN) ne peut les détourner de leur obsession. C. est donc persuadée que Laura est amoureuse d’elle – ce qui en soi ne serait pas gênant au fond sauf que la pathologie la fait agir de façon absolument intrusive et totalement déviante… « L’illusion délirante d’être aimé » (quel beau titre) est un roman qu’on lit d’une traite dès lors qu’on a posé les yeux sur sa première phrase. La narratrice, habituée à se documenter pour son émission, creuse le syndrome aussitôt qu’elle l’a identifié, avec l’aide de psys, de lectures et de témoignages et c’est passionnant. Mené comme une enquête, le roman propose un épilogue un petit peu facile mais romanesque – le tout est très contemporain et se dévore !

« Une responsabilité. Ce mot fait mouche. Responsabilités, devoirs, injonctions, agressions. Tout à coup, je ne vois plus que ça autour de moi. Je survis dans un monde où tout, objets animés et inanimés, me donne des ordres. Il y a les consignes évidentes, le portable me disant le matin réveille-toi, le rappel lève-toi, la radio écoute-moi, la pendule dépêche-toi, le frigidaire remplis-moi, la nourriture périmée mange-moi, l’appartement nettoie-moi, les factures paie-moi, les publicités achète-moi, le mendiant dans la rue donne-moi… A quoi s’ajoutent les messages de toutes sortes, ouvre-moiécris-moiréponds-moicommente-moiexplique-moilike moi, le téléphone décroche-moiparle-moirappelle-moiécoute-moiréconforte-moi, plains-moi…, la télé (à travers mon émission) intéresse-moiamuse-moicaptive-moi, distrais-moi, surprends-moifidélise-moi… Avant C., je souffrais déjà physiquement de ce monde « à l’impératif ». Je me voyais, tel saint Sébastien, transpercée par une flèche supplémentaire chaque fois que venait s’ajouter quoi que ce soit demandant qu’on lui prête attention.« 

En librairie le 19 août, lu grâce à NetGalley.

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