maalouf

Ils se sont connus à l’université, dans un pays du Levant jamais nommé explicitement. Ils étaient amis, ils brassaient des idées fortes et importantes, ils se sont dispersés sur plusieurs continents et trente ans ont passé. Ils se retrouvent à la cinquantaine… « Les désorientés » d’Amin Maalouf (Grasset 2012, 520 pages & Livre de Poche 2014)) est un roman magique d’une richesse incroyable. Il y a les personnages, bien sûr, l’histoire de ces retrouvailles amicales qui fonctionne très bien, les interactions des uns et des autres et le Champagne, les mezzes, les mails, tout ça, qui forme un premier plan très réussi et très prenant; mais il y a surtout cette formidable limpidité qui donne à des sujets très denses et véritablement épineux une impression de grande clarté. Avec ce qui ressemble parfois à une certaine naïveté, Amin Maalouf ne recule devant aucun sujet brûlant et s’offre même le luxe du regard extérieur critique sur lui-même, l’historien qui voudrait toujours que les torts soient partagés à 50/50, ou l’homme fait qui tergiverse interminablement pour finir par se cacher derrière son petit doigt (ou un organe situé plus bas…). Ces 520 pages célèbrent la vie et se dégustent dans une joie fébrile.

« Je ne la condamne pas, et je ne l’acquitte pas non plus. De toute manière, je ne suis pas un tribunal.

Je ne juge pas ? Si, je juge, je passe mon temps à juger. Ils m’irritent profondément ceux qui vous demandent, les yeux faussement horrifiés : « Ne seriez-vous pas en train de me juger ? » Si, bien sûr je vous juge, je n’arrête pas de vous juger. Tout être doté d’une conscience a l’obligation de juger. Mais les sentences que je prononce n’affectent pas l’existence des « prévenus ». J’accorde mon estime ou je la retire, je dose mon affabilité, je suspends mon amitié en attendant un complément de preuves, je m’éloigne, je me rapproche, je me détourne, j’accorde un sursis, je passe l’éponge – ou je fais semblant. La plupart des intéressés ne s’en rendent même pas compte.

Je ne communique pas mes jugements, je ne suis pas un donneur de leçons, l’observation du monde ne suscite chez moi qu’un dialogue intérieur, un interminable dialogue avec moi-même.« 


« D’ordinaire, je fais confiance à mon impulsion; non qu’elle soit infaillible, mais j’ai constaté, au fil des années, que je me trompais bien plus souvent quand je réfléchissais longtemps, quand je cherchais à prendre en compte tous les tenants et les aboutissants, ou, pire, quand j’alignais mentalement, en deux colonnes rivales, les arguments pour et les arguments contre.

De ce fait, je distingue à présent deux manières de cogiter. Dans l’une, ma tête fonctionne comme un chaudron; elle embrasse tous les facteurs à la fois, les « compute » à mon insu, pour me livrer en une bouchée le résultat final. Dans l’autre, ma tête agit comme un vulgaire couteau de cuisine; elle s’emploie à découper le réel à l’aide de notions aussi grossières que les « avantages » et les « inconvénients », l' »affectif » et le « rationnel », sans autre résultat que de m’embrouiller davantage.

Que de fois ai-je pris des décisions désastreuses pour d’excellentes raisons ? Ou, à l’inverse, les meilleures décisions au mépris du bon sens ?

J’en suis donc arrivé à me dire qu’il valait mieux que je décide d’abord, en un clin d’oeil; puis que je me plonge patiemment en moi-même pour comprendre ce choix.« 

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