Kepnes

« Ethan pense que les premiers jours d’une relation amoureuse sont intenses, mais Ethan ne comprend rien, nous ne sommes pas dans une relation amoureuse. Tu appelles cela une toulation. Et que faire de ce mot adorable ? J’achète de la pâte à gâteau, trois tubes de glaçage, je fais un gâteau et j’écris sur le dessus :
Toulation : Relation qui englobe tout. »

ParfaiteCaroline Kepnes

Kéro, 2015, 478 pages

Traduction (USA) de Camille de Peretti

Parfaite, c’est ce que pense Joe aussitôt qu’il rencontre Beck. Elle entre dans sa librairie et son sort est scellé, car Joe est, comment dire… TARé. Complètement azimuté, bizarre, inquiétant, très dangereux (on le verra). Mais aussi charmant, évidemment. Gentil. Attentionné (tu m’étonnes, vu le temps passé à espionner). Immensément cultivé (d’ailleurs à un moment une des copines de Beck évoque Will Hunting à son propos). Joe a bloqué sur Beck, donc, et en utilisant tous les moyens contemporains de flicage il s’infiltre dans le moindre de ses espaces privés, jusqu’à réussir à la mettre dans son lit et sa vie. Bon. Mais là où le lecteur est assez vite piqué c’est quand il subodore que Beck n’est pas aussi « normale » qu’on aurait pu initialement le croire, et que Joe subit pas mal de rebuffades sans que cela déclenche l’animosité que l’on aurait pu attendre… Il y a quelques petites choses qui restent peu claires à la fin de la lecture (le parcours de Joe dans la cage, par exemple : c’était quoi l’ancien libraire, un tortionnaire ?) et quelques longueurs ralentissent le rythme mais la grande modernité du roman m’a complètement accrochée et j’ai beaucoup apprécié les très nombreuses références (littéraires notamment). C’est souvent mordant, les ruptures de ton sont amusantes (parce que souvent décalées, exemple : « – Tu veux qu’on fasse une balade ? me demandes-tu. Si tu parles d’une balade sur ma bite, alors oui, je suis partant. ») et puis un héros libraire, rien que pour ça… C’est oui !

« Les dieux sont contre moi. J’avais oublié que Stephen King sortait un nouveau livre, Docteur Sleep, la suite très attendue de Shining. Un nouveau livre de King implique une foule d’acheteurs, et des hordes de lecteurs impatients de retrouver le héros Danny Torrance. Moi, c’est toi que je veux retrouver, Beck. Mais Docteur Sleep transforme ma librairie en putain d’Eglise stephenique et ne me laisse pas de place pour penser à toi, pour me préparer à notre rencontre. Nous sommes inondés de kingophiles, de couples qui tentent désespérément de sauver leur mariage avec un club de lecture, de vieux fans inconditionnels qui attendent depuis des lustres, de jeunes qui veulent faire leurs achats dans une « petite librairie » et en parler sur Facebook, de tarés qui soulignent les fautes de frappe, de détraqués qui rêvent un jour de commettre les atrocités décrites, de gens ternes à la vie morose qui espèrent qu’un bouquin leur fera oublier leur solitude, de femmes qui attendent plus d’un livre qu’une partie de jambes en l’air avec un banquier ayant peur de s’engager.
Tout le monde aime King et moi je n’aime que toi. Je devrais être en train de réfléchir à la manière dont je vais me coiffer et si, oui ou non, tu lécheras tes doigts lorsque nous irons dîner. Au lieu de quoi, je dois parler de ce putain de Danny Torrance, « Un grand garçon maintenant ! » J’adore Stephen King comme n’importe quel lecteur qui aime avoir TROMAL, mais je déteste l’idée d’être sa pute.
Tu es en master d’art et nous parlerons peut-être de littérature toute la nuit. Je ne sais pas ce qui va se passer. Peut-être seras-tu tellement nerveuse que tu te lanceras dans un délire de prétention ? Peut-être oseras-tu faire l’apologie de l’expérimentation narrative ? Et qu’est-ce que j’aurai à te répondre ? Que Danny Torrance a tellement grandi ? Aucune auteur n’est plus commercial que Stephen King (à moins que l’on ne parle de Dan Brown, mais on ne peut pas comparer les deux : Dan Brown, ce n’est pas de la littérature). Et si Mr King était là, il serait d’accord avec moi; il sait bien qu’un premier rendez-vous nécessite énormément d’efforts. Il aime aussi les livres qui ne sont pas les siens et serait fier de ses lecteurs s’ils lisaient autre chose que ce qu’on leur a conseillé de lire à la télé (mais pas un essai sur l’expérimentation narrative). De plus, Mr King me doit tout, je suis celui qui vend ses putains de livres. Mais il n’est pas là pour me remercier et le soleil brille toujours et je suis fatigué d’avoir eu la même conversation quatre-vingt-cinq mille fois aujourd’hui.
– Vous avez lu l’article du New York Times ?
– Bien sûr.
– Vous n’avez pas hâte de le lire ? Jack Nicholson faisait tellement peur dans le un !
Des philistins. »

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