Holden

Naître et survivre Les bébés de MauthausenWendy Holden

Presses de la cité, 2015, 426 pages

Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Karine Reignier-Guerre et Agathe Peltereau-Villeneuve (Born Survivors 2015)

En 2008, Eva Clarke contacte les vétérans américains qui ont libéré le camp de Mauthausen via leur site Internet, et demande à tout hasard si l’un d’eux aurait conservé des photos d’elle ou de sa mère : elle y est en effet née fin avril 1945. C’est l’occasion pour deux autres bébés nés dans ces circonstances inouïes de se manifester. Wendy Holden (par ailleurs journaliste de guerre) retrace leur histoire, depuis la jeunesse de leurs mères jusqu’à 2010, et c’est un truc de dingue. J’ai déjà beaucoup lu sur la deuxième guerre mondiale, factuellement ce livre ne contient rien dont je n’avais déjà eu connaissance (je veux dire en ce qui concerne les atrocités des camps) mais sa narration très blanche, sans affect ni aucun pathos amène paradoxalement le lecteur à être bouleversé : j’ai pleuré, impossible de se préserver, et j’ai pensé très fort à mes consoeurs jurées de Elle parce que ouah, c’est un gros morceau à avaler. Comment est-il possible de mener à bien une grossesse dans un camp de concentration ? Priska, Rachel et Anka s’en sortent parce qu’elles ont beaucoup de chance – c’est indéniable. Aussi parce qu’elles ont toutes trois vécu dans différents ghettos, avant de passer par Auschwitz – tardivement, autre chance décisive. Passer, seulement, aussi, même si le voyage-fuite vers l’Est est apocalyptique – c’est d’ailleurs l’arrêt à Horni Briza, avec ce merveilleux chef de gare, Antonin Pavlicek, qui a lancé les grandes eaux chez moi; quelle différence avec cette femme de paysan à Mauthausen qui a déposé l’unique plainte officielle des habitants du bourg : « Ceux qui ne sont pas abattus ne meurent pas tout de suite et sont abandonnés à côté des morts pendant des heures, voire toute une demi-journée (…) Je suis souvent le témoin non consentant de ces crimes (…) ce qui m’atteint si profondément au plan nerveux que je ne pourrai pas endurer longtemps cette situation. Je demande que l’on ordonne de cesser ces actes inhumains, ou qu’ils soient effectués à l’abri des regards extérieurs. » Et puis les naissances elles-mêmes (ces conditions ahurissantes !), la souffrance des bébés (j’ai appris que le corps d’une femme dénutrie produit paradoxalement un lait très riche en lipide pour son bébé – ce qu’elle « paie » plus tard) (comme si elle n’avaient pas assez souffert…), et les tout aussi terribles libérations et retour des camps. (Un geste qui m’a beaucoup émue, la cousine d’Anka qui déposait du pain et du sel sur le pas de sa porte (accueil traditionnel en Europe de l’Est) pour tout ceux qui étaient susceptibles de revenir…) Malgré son côté « enquête » et son traitement plutôt journalistique, ce livre m’a profondément remuée et j’ai beaucoup apprécié les nombreuses photos qui le ponctuent. Très impressionnant.

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