Costello

Academy Street –  Mary Costello

Seuil, 2015, 187 pages

Traduit de l’anglais (Irlande) par Madeleine Nasalik (Academy Street, 2014)

Très difficile d’exprimer la beauté de ce roman qui – me semble-t-il – s’attache à décrire ce qu’est la notion de sensation, à travers l’histoire de Tess, sur toute la durée de sa vie. Ca commence donc au moment où sa conscience s’éveille au monde, vers ses sept ans, époque où tout ce qui était sa vie jusqu’alors subit un bouleversement : sa mère meurt. Nous sommes en Irlande rurale dans les années 40. La famille éclate à ce moment-là, le petit frère encore bébé est pris en charge dans une autre maison, le père est dur. Puis Tess part en pensionnat, apprend un métier, émigre, devient mère, mène une vie autonome et subit bien des épreuves, nous la suivons jusqu’aux années 2000 – et toujours, elle parvient à maintenir sa place sur la corde exacte de notre empathie. Tess ne se plaint pas, jamais, elle passe étape après étape dans une sorte d’inertie pourtant absolument pas passive. Je ne sais même pas si elle aspire au bonheur, c’est comme si elle s’envisageait depuis toujours et sans jamais le remettre en cause comme décalée, irrémédiablement impuissante et sans accès aux rênes de la vie. C’est un roman d’une vraie force, la plus impressionnante qui soit, celle qui se tient simplement sous les mots et les évènements et qui imprime très tranquillement sa marque. Beaucoup aimé.

Extraits (c’est moi qui souligne) :

« Elle aime toutes les matières, sauf les mathématiques – l’algèbre, la trigonométrie avec ses formules déroutantes -, et elle a de bonnes notes. Mais elle reste prudente, toujours sur ses gardes. Il n’y a guère que pendant la leçon d’anglais, lorsque le professeur récite du Wordsworth ou du John Donne, qu’elle oublie brièvement où elle se trouve, emportée par les sonorités et par les images vers des hameaux lointains, des rivières et des cathédrales qui se dressent à la rencontre du firmament. Dans ces moments-là elle a l’impression de tendre vers quelque chose, de se rapprocher d’un but qui reste hors de portée mais dont elle sait la justesse et la beauté.« 

« La réserve qu’elle éprouve en société, et ce besoin terrible qu’elle a de se fondre dans la masse, provoque en elle une telle angoisse qu’à l’approche de la soirée la perspective de côtoyer des gens la paralyse, la handicape, la rend parfois malade, littéralement.« 

« Au fil des années, au fil des longues soirées d’hiver et des après-midi d’été, Tess trouva dans les livres une nouvelle vie. Comme si elle était possédée par l’instinct du retour à l’origine, sa main s’attardait souvent devant l’étagère d’une bibliothèque ou dans un bac devant une librairie sur un titre qui, par magie, lui convenait parfaitement à cet instant-là. La simple vue d’un livre sur la console du couloir ou sur sa table de chevet, le nom de l’auteur ou le titre sur la tranche, le souvenir d’un personnage – ses épreuves, son malheur – la détachaient du temps ordinaire, provoquaient en elle un sentiment fort, un sentiment d’entente avec l’auteur en question. Une autre vocation, alors, la lecture, semblable, même, à ce que l’on ressent lorsqu’on tombe amoureux, songeait-elle, brassant, pour ainsi dire, le genre d’émotions violentes et de sensations extrêmes qu’elle convoitait, l’innocence et la nostalgie qui la renvoyaient à ces états à peu près parfaits vécus enfant. Elle était d’avis désormais que pareille évocation, pareille expérience en rêve étaient suffisantes, voire, dans leur perfection, préférables aux médiocres espoirs enchâssés dans la réalité.

Ce à quoi elle avait toujours aspiré – connaître la beauté, l’amour ou le sacré -, elle le trouvait dans les livres.« 

(Les pages suivantes, toutes dédiées à la lecture, sont merveilleuses aussi.)

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