Moore

Sacré BleuChristopher Moore

Equateurs, 2015, 436 pages

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Luc Baranger (Sacré Bleu. A Comedy d’Art.2012)

Je connais très peu (et donc très mal) l’oeuvre de Christopher Moore, je n’avais seulement lu que :

Les dents de l’amour (Bloodsucking Fiends)
Huit siècles c’est long. Elie Ben Sapir s’ennuie. Par hasard, il mord Jodie, pimpante petite nénette de vingt-six ans. Quand elle se réveille deux jours plus tard de sous une poubelle, son bras qui était resté à découvert est complètement cramé. Le voyant se régénérer à vue d’oeil, elle comprend (lentement) qu’elle est elle aussi devenue un vampire.
Tommy, petit gars de vingt ans fraîchement débarqué de l’Indiana, espère trouver à San Fransisco l’Aventure. Il se voit dans le sillon de Kerouac, il écrira de toute façon, dit-il. En attendant, il se fait arnaquer immédiatement et partage sa chambre avec cinq chinois qui lui offrent des fleurs.
Jodie et lui se rencontrent, et vont s’entraider, sous les yeux amusés de Ben Sapir; c’est que leur conduite est inattendue. Ne connaissant rien au mythe du vampire, c’est dans les romans qu’ils vont chercher des informations. La fiction se révélera-t-elle digne de confiance ?…
Christopher Moore est drôle, c’est entendu. Mais il est également fort, très fort, car on ne s’ennuie pas une seconde, il n’y a pas d’outrance et l’intrigue est prenante, séduisante et c’est un excellent moment de divertissement. Impossible de passer à côté !

« Aujourd’hui, cinq Chinois m’ont demandé en mariage, dit-il.
– Félicitations, répondit Jody qui ne savait que répondre.
– Je n’ai pas accepté.
– Vous réfléchissez ?
– Non, ça reviendrait à vous doubler.
– C’est gentil, mais techniquement ça me quintuplerait.
– Je vous aime bien, dit-il en souriant. C’est vrai.« 

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Mais c’est suffisant pour voir un clin d’oeil dès la couverture, en voyant que l’éditeur a intercalé le nom dans le titre, ce qui donne, à la lecture, SACRé Christopher Moore BLEU. Sacré Christopher Moore, en effet ! En prétextant entraîner le lecteur dans une fable comico-fantastique, il réussit un roman prenant, très agréable et solidement documenté. De nombreuses reproductions en annexe viennent soutenir son propos et sa géniale postface démêle l’invention de ce qui a réellement existé (certains points sont surprenants !). En gros nous suivons Toulouse Lautrec et un boulanger-peintre sur la piste du bleu : la couleur, et la muse. Nous sommes essentiellement à Paris en 1890 (et l’ambiance est très joliment rendue) mais nous ne rechignons jamais à quelques sauts dans l’espace et le temps. Malgré deux-trois moments un petit peu en dessous c’est un vrai plaisir de faire cette promenade dans l’univers de la peinture, et ça donne sacrément envie de se plonger dans les autres romans de l’auteur.

Tout en subtilité, malgré les apparences :

« Ton français est vraiment merdique, Oscar, lui répondit Henri tout en mastiquant une bouchée de steak saignant. Et ce que je te raconte est vrai.

– Mon français est liquide et gros, expliqua Oscar, qui voulait dire par là que son français était fluide et son vocabulaire étoffé. Bien sûr c’est pas vrai ! Et je m’en trombonne le corbillard. Ton histoire fait un excellent livre. Je peux prendre des notes ?

– A boire, Tavernier ! cria Henri. Oui, vas-y, Oscar, écris, écris ! C’est ce que font ceux qui sont incapables de pratiquer une discipline artistique digne de ce nom.

– Alors nous disions que le petit homme était immortel à cause des tableaux.

– C’est ça. »

(Henri de Toulouse-Lautrec discutant avec Oscar Wilde…) (et la référence n’est pas explicitée plus, j’adore.)

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Dans la postface, ce passage que j’adore :

« Quant à Degas, comment dire, sinon qu’il n’était pas d’un commerce agréable ? Lorsque je me suis lancé dans l’aventure de ce roman, je ne connaissais strictement rien de la vie des impressionnistes. Leurs biographies m’intéressant peu, admirer leurs oeuvres dans les musées me suffisait. J’aime les tableaux et les sculptures de Degas, ça remonte à l’époque où j’étudiais la photographie à l’université. Mais aujourd’hui que je suis devenu romancier, et bien que je considère Degas comme un personnage au fort potentiel, même si l’individu fut quelqu’un d’aigri et de peu sympathique, je ne tenais pas à parler de lui. Il n’apparaît donc pas dans mon livre. Te rends-tu compte, Degas, que si tu n’avais pas été un con, tu aurais eu un rôle parlant dans mon bouquin ?« 

(J’ai eu le malheur de lire le billet de Yan avant de me lancer dans le mien (obligatoire, ceci est un SP Masse Critique de Babelio) et du coup j’avais juste envie de le paraphraser, tellement il est bon. J’ai donc fait au plus court.)

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