« Qu’est-ce que la littérature ?

On ne peut jamais se connaître, mais seulement se raconter.

Simone de Beauvoir« 

Roth

(En couv de l’édition Folio, « Out of Towners » de Richard Lindner, j’aime beaucoup)

Ma vie d’hommePhilip Roth

Gallimard, 1976 & Folio 2002, 472 pages

Traduit de l’anglais par Georges Magnane (My Life as a Man, 1970, 1971, 1973, 1974)

C’est l’histoire d’un type qui n’en revient pas de son mariage ultra traumatisant. Il ne peut pas le dépasser, il n’en sort pas, il ne comprend pas ce qui lui est arrivé et il tente, par tous les moyens, de le transcrire pour le sortir de son système, en vain. Il commence par en faire deux textes de fiction, dans lesquels son personnage s’appelle Nathan Zuckerman, deux textes au ton différent et où les détails (famille, liens) sont également dissemblables. Puis il se collette au récit « vrai », en tant que Peter Tarnopol, jeune auteur d’un premier succès littéraire « Un père juif » et très mal marié à une vraie cinglée dont il ne parvient absolument pas à desserrer l’emprise. Au travers de lettres échangées avec sa soeur (et d’échanges imaginaires avec sa jeune maîtresse et feue son épouse) ainsi que du récit de sa psychanalyse avec un psy, disons …, particulier, il tente de donner un sens sinon une explication à ce qui lui est arrivé, le tout dans une chronologie non linéaire. Ca a l’air compliqué tel que je l’énonce alors qu’en réalité c’est limpide, et brillant. C’est un roman très dense qui ne se termine pas après son point final dans l’esprit du lecteur, en tout cas moi je continue à tourner et retourner ce que j’ai lu dans tous les sens car je ne parviens pas à me fixer sur une explication : pourquoi, vraiment, s’est-il laissé faire ainsi ? Le psy n’est pas totalement dans l’erreur, ce Tarnopol EST narcissique et plus d’une fois son récit laisse apparaître des ellipses – on apprend plus tard, ailleurs, incidemment, des choses qu’il s’était bien gardé de nous dire – mais même en prenant tout en compte ça reste mystérieux. La plume est magnifique et l’humour est très présent, je tiens « Ma vie d’homme » pour l’un des GRANDS romans de Philip Roth.

A sa soeur, une anecdote superbe :

« P.S. – Ne prends pas en mauvaise part le frère de « L’apprentissage » ou la soeur de « A la recherche du désastre ». Enfants imaginaires de mêmes parents servant les desseins de la fiction. Si je me suis jamais senti supérieur à toi et à ton mode de vie, c’est bien fini maintenant. Par ailleurs, c’est peut-être à toi que je dois ma carrière littéraire. Dernièrement, au cours d’une promenade d’après-midi, j’essayai de préciser pour moi-même comment j’avais choisi cette voie et je me souvins de nous deux, moi âgé de six ans, toi de onze, assis sur les sièges arrière de la voiture pendant que maman et papa finissaient de faire les commissions du samedi soir. Tu employas alors à plusieurs reprises un mot qui me sembla être la chose la plus drôle que j’aie jamais entendue et, quand tu eus constaté qu’il m’amusait tant, tu le répétas sans fin tandis qu’écroulé de rire sur le plancher de la voiture je te suppliais d’arrêter. Je crois que le mot était le « cassis » employé à la place de tête. Tu étais implacable, t’arrangeant je ne sais comment pour glisser ce mot dans chacune des phrases que tu prononçais, tant et si bien que finalement je mouillai ma culotte. Quand maman et papa revinrent à la voiture, j’étais furieux contre toi et en larmes. « C’est Joannie », criai-je, sur quoi papa répliqua qu’il n’était pas possible à une personne de pisser dans la culotte d’une autre. Il était peu au fait des pouvoirs de l’art.« 

Ce à quoi elle répond promptement :

« Aussi je ne prends aucun de ces prétendus enfants de même parents pour moi. Je sais que tu ne peux pas écrire sur moi : tu es incapable de rendre le plaisir croyable. Un vrai mariage où tout va bien est à peu près aussi proche de ton talent et de ce qui t’intéresse que la conquête de l’espace.« 

L’ultra vrai :

« Je rapportai à Spielvogel ce que Maureen m’avait avoué, sur le plancher de la salle de séjour. Il y avait seulement deux mois que cela s’était passé et je m’aperçus avec Spielvogel, comme avec Moe dans le taxi qui nous ramenait de l’aéroport, que je ne pouvais raconter l’histoire du faux échantillon d’urine sans me sentir écoeuré et sans force, comme si, chaque fois que cette histoire me revenait à l’esprit, il ne fallait pas plus de quelques secondes pour déchaîner en moi les feux de la colère qui dévoraient tout ce que j’avais de vitalité et de vigueur. Aujourd’hui encore, il ne m’est pas facile d’en parler sans ressentir une sensation de vertige. Et je n’ai jamais été capable d’introduire l’anecdote dans un ouvrage de fiction, non que je n’aie pas essayé à plusieurs reprises, au cours des cinq années qui se sont écoulées depuis la confession de Maureen, mais je n’ai jamais réussi. Il me semble que je n’arrive pas à rendre cette scène croyable, probablement parce que je n’y crois pas encore tout à fait moi-même. Comment a-t-elle pu ? A moi ? Quel que soit le moyen que je puisse trouver pour transformer la vulgaire réalité en grand art, ce qui, invariablement, ressort de mon récit, écrit en lettres de sang, c’est : COMMENT A-T-ELLE PU ? A MOI  !« 

Enfin, ceci, qui me semble exprimer si justement pourquoi j’ai tant de réticences devant les billets moqueurs ou cassants :

« Flaubert écrivait à sa maîtresse, Louise Colet, qui avait publié un poème calomniant leur contemporain, Alfred de Musset : « Tu as écrit avec un parti pris personnel qui a déformé ta perspective et t’a empêchée de garder devant les yeux les principes fondamentaux sur quoi doivent s’appuyer toute composition imaginaire. Toute esthétique en est absente. Tu as fait de l’art un exutoire pour la passion, une sorte de pot de chambre destiné à recueillir un débordement. Ca sent mauvais. Ca sent la haine ! »

Mais si je ne pouvais cesser de m’acharner sur le cadavre et l’ôter de la salle d’autopsie pour le mettre dans la tombe, c’était parce que ce génie, qui avait tant contribué à former ma conscience littéraire d’étudiant et d’aspirant romancier, avait écrit aussi : 

« L’art, comme le Dieu des Juifs, se gorge de sacrifices.

et : 

« En art… l’impulsion créatrice est essentiellement créatrice. »

et : 

« … les excès des grands maîtres ! Ils poursuivent une idée jusqu’à ses plus lointaines limites.« 

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