« Voilà comment se nourrissent les romans, d’ardeur et d’obsessions, tout ce qu’on ne peut exposer au monde extérieur au risque de passer pour une démente, tout ce que ces abrutis de juges n’ont jamais su, ni anticipé, tout ce qui se trame dans l’âme des écrivains, fragments de vérité et de fantasmes, argile personnelle façonnée et pétrie à souhait dans les dédales d’un labyrinthe de l’intime interdit aux visiteurs et aux curieux.« 

Tats

Manderley for everTatiana de Rosnay

Albin Michel & Héloïse d’Ormesson, 2015, 437 pages

Il y a plus de dix ans j’ai fait la connaissance, sur plusieurs forums consacrés aux livres, d’une certaine Yansor, qui m’a fait découvrir plusieurs auteurs (par exemple Helen Zahavi) et qui exprimait dès qu’elle le pouvait le formidable élan qui l’avait saisie à la lecture de Daphné du Maurier, alors qu’elle n’était encore qu’une enfant.  La confidentialité yansorienne est devenue la très médiatique auteur de Sarah (mais Yansor a continué de se montrer très chaleureuse lors de nos – rares – rencontres), et si j’ai continué à lire tout ce qu’elle publiait c’est avec différentes fortunes que j’appréciais ce que je lisais. Mais là !…

Pour que je décide d’ouvrir « Manderley for ever« , il aura fallu la convergence de plusieurs facteurs – et c’est généralement ce qui produit les meilleures rencontres; un retour enthousiaste de ma copine Joëlle, une Comète des étoiles plein les yeux, Mel B qui se prépare à une conférence, et la liste des sélectionnés pour le Goncourt de la biographie 2015. J’avais l’impression que tout bruissait de Manderley autour de moi. Alors j’ai ouvert la première page, et…

J’ai été emportée. Exactement comme avec Madame Zola ou Madame Proust* d’Evelyne Bloch-Dano (qui sont mes références en terme de biographies). Que Tatiana de Rosnay connaisse bien l’oeuvre de Daphné du Maurier, c’est une évidence – et je le savais déjà. Mais qu’elle parvienne à l’évoquer si justement, à replacer en contexte les influences, les mille et une petites choses qui viennent nourrir un (futur) texte, en quelque sorte qu’elle réussisse à décortiquer le phénomène de l’inspiration puis nous fasse accompagner pas à pas le lent travail de l’écriture proprement dit – et avec quelle puissance – est fabuleux. Daphné du Maurier était une femme hors du commun (mais en réalité en existe-t-il de commune ? Une femme est une femme est une femme, et ce n’est jamais la même ;)) et la plume de sa biographe nous la montre dans toutes ses nuances, sans jamais porter de jugement ni céder à une admiration béate et imbécile. C’est peut-être ce que j’ai trouvé de plus impressionnant, la distance; comment dire ça correctement ?… On pourrait porter un regard froid (voire hostile) sur les faits bruts : Daphné a été une mère discutable, une épouse peu loyale, une personnalité assez égocentrée etc.; elle a aussi été une romancière d’envergure mondiale, une amie passionnée et une beauté solaire. Le récit qu’en fait Tatiana se place à un autre niveau, comme si elle s’était coulée dans le prolongement même de son sujet, avec une empathie certaine mais aucune oeillère (et il y a beaucoup d’elle aussi dans toutes ces pages). Les pages consacrées à l’indigne procès pour plagiat sont parmi les plus convaincantes que j’aie lues sur le sujet, on ressent dans nos tripes toute l’absurdité de l’accusation et l’épineuse difficulté de la justification. J’ai quitté à regret ces pages enthousiasmantes, et j’ai très envie à présent de lire Angela du Maurier (notamment son autobiographie : « It’s only the sister« ) dont la gaieté et l’égalité de caractère m’ont séduite. Mais pour dire le vrai, j’ai aussi et surtout envie de lire et relire l’héroïne de ces pages, le but de toute biographie, non ?

Yue Yin a adoré.

*Evelyne Bloch-DanoMadame Proust
Grasset & Fasquelle, 2004
Le Livre de Poche, 2006

Vergiss mein nicht

C’est une très belle biographie que signe là Evelyne Bloch-Dano, qui éclaire bien des aspects de l’œuvre à venir de Marcel Proust, mais c’est aussi avant tout le portrait d’une relation fusionnelle entre une mère et son fils. A ce titre, que l’on apprécie, qu’on lise ou pas Proust n’augure pas de l’intérêt et même, du plaisir que l’on prend à parcourir ces lignes.
Et c’est bien là vraiment qu’est l’admirable, à un travail copieux et conséquent de biographe s’allie une plume romanesque, qui dégage l’universel du cas particulier.
Tout commence par le mariage de Jeanne Weil et d’Adrien Proust, l’occasion de remonter un peu leur arbre généalogique, et de constater, déjà, la relation fusionnelle entre Jeanne et Adèle, sa mère, et de se voir très bien expliquée l’union voulue et finalement heureuse, d’une juive et d’un catholique, tous deux athées.

Puis nait Marcel, le premier enfant, naissance houleuse, on a craint le pire et, de ce pire évité, le petit Marcel tirera une prébende qui sera aussi une charge.
Enfant fragile, difficile, émotif (atteint de « nervosisme » comme on disait à l’époque), Marcel est aussi un enfant comme tous les autres.
Vous avouerais-je mon ravissement idiot devant son orthographe, à sept et demi ?
« j’ai pleuré pendant un cardeur apré cela j’était en sanglot »
Ou comme je comprends, lorsque Jeanne part pour deux jours avec Robert, le petit-frère, mais sans emmener Marcel « Celui-ci envisagea une courte seconde de mettre le feu à la maison pour retarder le départ. Il embrassa sa mère autant qu’il put, c’est-à-dire moins qu’il ne l’aurait voulu. »
Mais Marcel grandit, souffre de très violentes crises d’asthme, et afflige dans un premier temps son père en raison de son « onanisme ». Il tente bien de lui payer une prostituée, mais rien n’y fait. Marcel n’est pas, et ne sera jamais attiré par les femmes. S’ajoute à cela une vie hors de la norme, il dort le jour, sort la nuit, ne travaille pas de manière assidue. Jeanne, qui l’aime autant sinon plus qu’elle-même, accepte tout dans un deuxième temps, mais de façon tacite. Il y avait une très grande liberté d’expression chez les Proust, mais certains sujets étaient tout simplement inabordables. Encore qu’adolescent, il se livrait beaucoup plus facilement, jusqu’à ce que plusieurs déconvenues l’amènent à déclarer, des années plus tard, à André Gide : « Vous pouvez tout raconter ; mais à condition de ne pas dire Je. »
Il ne dira plus Je.
Jeanne peut respirer.
La relation entre la mère et le fils, sans jamais se relâcher, subit des aléas :
« La vérité c’est que dès que je vais bien, la vie qui me fait aller bien t’exaspérant, tu démolis tout jusqu’à ce que j’aille de nouveau mal. » et de conclure : « Il est triste de ne jamais pouvoir avoir à la fois affection et santé. » Phrase écrite sous le coup de la colère – et d’une justesse dont il ne mesure sans doute pas toute la profondeur. D’autant plus cruelle pour une mère.
Mais la vie de Jeanne Proust ne se résumait pas à Marcel, c’était une femme active, cultivée, intelligente, qui avait choisi délibérément, et sans aucune aigreur, de se consacrer à sa vie d’épouse et de mère. Tous ces aspects sont très bien développés, nous la rendent infiniment attachante. Au point de ressentir une vraie émotion lorsqu’elle s’éteint, après avoir beaucoup souffert, le mardi 26 septembre 1905, à 56 ans.
Et la conclusion d’Evelyne Bloch-Dano est d’une justesse confondante, et si jolie…

341 p.

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