Alexieva

Le prix NobelElena Alexieva

Actes Sud, Actes Noirs, 2015, 416 pages

Traduit du bulgare par Marie Vrinat (2011)

Quelle drôle d’héroïne, cette Vanda. Si elle sacrifie aux clichés concernant la policière (solitaire, limite neurasthénique, un animal de compagnie étrange, une relation conflictuelle à la nourriture et à l’alcool (et au tabac)), elle se montre également étonnamment pugnace et profonde, presque à son insu d’ailleurs. Alors qu’elle vient de terminer six mois de purgatoire (dans un service-placard de la police), elle est, dès sa reprise de poste à la crime, en charge de ce qui fait la une de l’actualité : un prix Nobel de littérature (chilien) a été enlevé lors de sa venue en Bulgarie. Vanda enquête, tout en remettant en cause (et en perspective) le mode de fonctionnement du pouvoir bulgare, et en se heurtant à sa prise de distance vis-à-vis de sa mère devenue âgée (très beaux passages sur le devoir filial – et sa complexité). Une curieuse héroïne, donc, qui semble souvent ne pas être en mesure d’interpréter correctement les choses les plus simples, et qui nous tire à sa suite avec parfois quelques moments d’ennui mais toujours un petit quelque chose qui nous tient malgré tout (quel plaisir d’assister à sa « conversion » de lectrice (surtout quand on a suivi ses débuts :)). Deux énormes « plus » concernant ce roman : la découverte de la Bulgarie (et ses expressions imagées, par exemple, chercher midi à quatorze heures devient « chercher le veau sous le boeuf » (j’ai trouvé une émission très sympa d’ailleurs sur le sujet : « Kesskidi« )) et enfin, et surtout, tout ce qui est dit sur la création littéraire, l’écrivain, les agents, les éditeurs. Des pages fortes, dotées d’une personnalité affirmée, j’espère que d’autres romans d’Elena Alexieva seront traduits en français !

« Natassia Voks était la première à sentir le moment où un écrivain commençait à mourir. Les livres d’un écrivain en train de mourir ou déjà mort n’étaient pas morts-nés. C’étaient des livres fantômes errant désespérément autour d’autres livres que l’écrivain avait naguère écrits. Parfois, d’un point de vue purement technique ils étaient bien plus achevés que leurs prédécesseurs. On pouvait observer une légèreté déconcertante frisant l’ennui là où, lorsqu’il était jeune, l’écrivain était tombé dans le gouffre de sa propre exaltation. Il en résultait des livres qui étaient loin d’être mauvais. Il y avait des lecteurs qui les aimaient. Et des critiques qui chantaient leurs louanges en ayant recours à des mots pesants, jamais utilisés, comme s’ils les visaient avec des pierres. Les archives de l’agence étaient bourrés de recensions de ce genre et il en arrivait sans cesse de nouvelles. Les noms qui les ornaient, tels des couronnes de lauriers, étaient ceux d’authentiques aristocrates de la littérature. Les autres critiques, plus ordinaires, écrivaient plus simplement, mais leurs écrits étaient ennuyeux car on comprenait tout, or ils n’avaient pas toujours quelque chose à dire.« 

« Selon Evdokia Voïona, les gens se divisent en deux catégories, ceux qui sont comme elle et ceux qui sont pires qu’elle. On ne peut pas être autrement.« 

 

 

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