« A les entendre, une liaison avec un homme marié ressemble à un costume Armani – jamais démodée.« 

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L’amour, en théorie E.J. Levy

Rivages, 2015, 286 pages

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy (Love, in Theory, 2013)

Parution le 6 mai pour ce merveilleux recueil de nouvelles qui m’a fait ressentir ce petit décroché dans la poitrine qui signale que quelque chose se passe : en général j’interromps ma lecture, j’essaie de conceptualiser le phénomène à l’oeuvre mais n’y parviens jamais. Histoire après histoire, c’est comme si je m’enfonçais dans un territoire dont je connais intimement chaque recoin, et que l’auteur aux commandes me guidait en me nommant des choses et des pensées qui jusque là n’avaient été qu’informelles, puisqu’informulées. En dix nouvelles (déjà multi primées aux States), E.J. Levy tourne autour, au fond, de ce sentiment mi-panique mi-résignation de qui est au milieu de sa vie et la voit remise en question, sans pouvoir intervenir réellement. Adultère, mensonge, solitude, se quitter, être quitté, l’amitié, la philosophie, la Littérature, les parents, on brasse tout et on raconte : tonalité résolument mélancolique (et intellectualisante). Et magnifique. Quelque chose de Virginia Woolf (abondamment évoquée d’ailleurs) mais en complètement contemporain. Des situations dans lesquelles on se coule comme si on les vivait soi-même, sans regard vers la trivialité des différences (gay, américaine, danseuse, tout pareil, c’est nous) et le miracle de ces tout petits moments où, sans explication ni preuve, on sait, on réalise, on comprend. A lire !

« – Gill, dit-elle en lui touchant le bras.

– Oui ? Il se contente de tourner la tête.

« Est-ce que tu es heureux ? Je veux dire, ici ? »

Gil la dévisage un moment puis regarde ailleurs, vers la colline herbeuse et le bâtiment principal, embrassant l’espace du regard comme s’il allait fournir une réponse qu’il n’avait pas lui-même.

« Aussi heureux qu’on peut l’être, j’imagine.

– A quoi est-ce que ça correspond, ça ?

– Là n’est pas vraiment la question, si ? Le bonheur.

– Quelle est la question ?

– Ce ne sont pas nos sentiments ni nos expériences qui comptent mais la ténacité muette avec laquelle nous les affrontons.

– Qui a dit ça ? Saint-Augustin ?

– Godard. Allez, je vais te montrer ta chambre.« 

« Le lendemain, Lisa fait son cours sur les bases de la fiction à trente étudiants dans une salle éclairée au néon,  au troisième étage d’un bâtiment sur le campus d’une université du Midwest. Ce soir elle leur a donné un exercice. Sur trois fiches, elle leur a demandé d’écrire trois choses – une peur, un regret, un secret. Plus tard, elle redistribuera ces cartes au hasard pendant que les étudiants ébaucheront la description d’une personne qu’ils considèrent comme méritante ou bonne. « Ces personnes peuvent ne pas entrer dans les critères standart de la bonté, dit-elle. Mais il faut que vous les considériez comme méritantes. » Alors qu’ils rédigent leur texte, elle organise les cartes par piles – secrets, regrets, peurs. Après quoi, elle s’assoit sur son bureau et en lit certaines.

J’ai peur d’un monde où l’art ne compte pas.

J’ai peur de la suffocation. Ou de suffoquer.

Des écureuils.

Elle rit tout haut, puis s’excuse auprès des quelques étudiants qui lèvent les yeux, le front plissé d’angoisse. A vrai dire, ces peurs anonymes l’émeuvent. Détachées des personnes particulières, elles ne sont plus le résultat de névroses et deviennent philosophiques. Existentielles. Des voix surgies du néant. La peur commune. Elles deviennent des proclamations terriblement poignantes et courageuses. Malgré ce monde où l’art est déconsidéré, où la suffocation est possible, où les écureuils prolifèrent, nous avançons.« 

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