« Je crois qu’ils parlent de leurs maladies respectives, Marc, mais je ne comprends pratiquement rien.

Par bonheur, le colonel vient à notre secours.

– Nous nous sommes connus à l’hôpital psychiatrique, dit-il. J’allais sortir quand lui est arrivé. Il ne mangeait plus, il était maigre comme la lame de ce couteau.

– J’imaginais qu’on entendait mes os cogner quand je marchais, se remémore Jevrić.

– D’où arriviez-vous ?

– De la guerre. J’étais entré dedans en songeant au livre que j’allais écrire. Tous les écrivains aiment la guerre, n’est-ce-pas ? Hemingway, Jünger, Grossman, Malaparte… Même le grand Tolstoï. Tous. Moi aussi, j’aimais la guerre. Je m’y suis précipité comme on court à un festin. Et j’ai terminé en neuropsychiatrie.« 

Duroy

L’hiver des hommesLionel Duroy

Julliard 2012 & J’ai lu 2013, 350 pages

Hélène a quitté Marc et du fond de sa détresse il repense à Ana Mladić, la fille de Ratko Mladić, « le boucher des Balkans ». Depuis longtemps fasciné par le destin des enfants de criminels de guerre, il décide de partir sur ses traces, dans les lieux même ou l’ex-Yougoslavie a éclaté. Là, « armé » d’un interprète, il rencontre, il écoute, il note fiévreusement et il retranscrit tout ce que les gens veulent bien lui dire, sans jugement, sans angélisme, mais sans laisser son affect de côté non plus. C’est souvent glaçant, et c’est surtout formidablement réussi, le regard d’un homme (intelligent) très extérieur qui conserve en toute circonstance son autocentrisme, proposant par là-même des angles profondément intéressants.

La guerre des Balkans expliquée en une scène :

« Vous vouliez me voir, dis-je. Pour me parler de la guerre ?

– Oui, mais pas seulement.

– Vous aviez quel âge en 1991 ?

– Quatorze ans.

– Et comment la guerre est-elle entrée dans votre vie ?

Il réfléchit, observant un instant ses chaussures.

– Il y a eu un recensement dans les écoles, je crois que c’est comme ça que la guerre a commencé, pour nous, les enfants. Un jour, le directeur est entré dans la classe avec une liste comprenant les noms de tous les élèves. Il a expliqué qu’on devait inscrire notre nationalité en face de notre nom, et il a fait circuler la feuille. Quand c’est arrivé à moi, je n’ai pas su quoi écrire, et j’ai regardé ce que les autres avaient mis. Valentin, mon voisin, avait écrit « Croate », Selma « Musulmane », et Bojan « Serbe ». J’ai réfléchi, j’ai dû garder la feuille peut-être deux ou trois minutes devant moi, jusqu’à ce que le directeur s’énerve. « Ecris ! m’a-t-il dit. – Je ne sais pas ce que je suis. Est-ce qu’il y a une quatrième catégorie ? – Ecris ce que tu es, c’est tout ce que je te demande. » J’ai encore réfléchi, et j’ai écrit : « Yougoslave ». Mon voisin de droite a dit : « Moi aussi, je suis yougoslave » et il a marqué comme moi. A la fin, le directeur est reparti avec la feuille. Mais un moment plus tard, il est revenu :  » Vous devez mettre une autre nationalité que Yougoslave, a-t-il dit, parce que Yougoslave, ça n’existe plus. » Tout le monde a commencé à protester que si, on était yougoslaves, mais le directeur a réclamé le silence. Il a soigneusement rayé tous les « Yougoslaves » sur la liste, et il a de nouveau fait circuler la feuille. « Ecris ce que tu es, m’a-t-il ordonné. – Je ne sais pas, ai-je dit, je vais demander à maman. » Il m’a regardé avec un air ahuri, et il a passé la feuille à mon voisin. Mais lui aussi a dit qu’il allait demander à sa mère. « Bon, dans ce cas, on terminera demain », a-t-il dit. J’ai raconté la chose à ma mère, le soir, et il m’a semblé qu’elle perdait le souffle. Elle ne m’a rien expliqué, mais le lendemain elle m’a accompagné à l’école, elle a demandé à voir le directeur, et là, devant tout le monde, elle l’a traité de « fasciste ». « Vous n’avez pas le droit de faire une chose pareille, lui a-t-elle crié à la figure, nos parents ne se sont pas battus pendant la guerre contre les nazis pour qu’on en arrive là aujourd’hui. » Plus tard, elle m’a révélé que nous étions serbes, mais elle a ajouté que ça n’avait aucune importance qu’on soit serbes, musulmans ou croates, puisqu’on était tous yougoslaves.« 

Publicités