« C’est un tournant, dans une enfance, le jour où les larmes de quelqu’un d’autre vous paraissent plus insupportables que les vôtres.« 

Roth

Le complot contre l’Amérique Philip Roth

Gallimard, 2006, 476 pages (existe en Folio)

Traduit de l’américain par Josée Kamoun (The Plot against America, 2004)

C’est de la SF (de l’uchronie, pour être précise) dans le sens où Philip Roth imagine que Roosevelt a été battu aux élections de 1941 et que c’est Charles Lindbergh qui est devenu président des Etats-Unis, au terme d’une campagne largement saupoudrée d’antisémitisme. En proclamant, à coup de déplacements où sa figure de héros de l’aviation est fortement mise en avant, que l’Amérique est en paix et n’a pas à se mêler du conflit en Europe, il rallie une forte majorité d’américains qui redoutent évidemment de voir leurs enfants partir combattre. Avec le credo (et l’organisation) « America First », il ne met guère de temps à stigmatiser la population juive (ça va vraiment très vite…)

Notre narrateur est un petit garçon de Newark, il s’appelle Philip Roth et sa famille va littéralement exploser dans ces années plus que troublées : en son sein, elle contient tous les types de réaction à la montée du fascisme.

C’est un excellent roman parce qu’on est en mesure de se glisser dans la perception de tous les personnages, que l’on ressent quasi physiquement la montée de l’angoisse et la panique est à deux doigts de nous submerger, soixante-dix ans après et de l’autre côté de l’Atlantique et qu’on transpose évidemment à tout va. Le long post-scriptum final qui démêle les vérités historiques de la fiction est bien venu, pas facile, même aux plus informés, de faire sans ça la part des choses : l’émotion prend le dessus.

C’est Papillon qui m’a donné envie (en 2013) (oui j’ai mis un an et demi à m’y mettre, mais pour les vrais bons romans la prescription n’existe pas !)

(Lu aussi « La tache » en 2004, mais aucun souvenir :/ & « Un homme » mais rien noté à son sujet.)

le-rabaissement,M60452« Le Rabaissement » Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie-Claire Pasquier

Simon Axler, 65 ans, est un Grantacteur, qui perd soudain pied. Brusquement, le sens lui échappe, et pire, il se voit en train de jouer à celui qui perd pied. Il est sincère dans la mesure où sa déprime/dépression est réelle, mais même elle lui semble fausse (très jolies pages sur le sujet, d’ailleurs). Quelques temps (et évènements) plus tard, il entame une liaison avec la fille d’un couple de vieux amis, de 25 ans sa cadette, et lesbienne. Leur histoire d’amour est atypique, il voit très bien le danger, mais…
Court roman très sombre, « Le Rabaissement » est efficace par son côté ramassé et sa narration très simple. Cela tient presque du récit clinique (en trois actes), mais on arrive pourtant à prendre quelques claques par une orientation très sexuelle aussi inattendue que brève et qui est bien utilisée.
La 4° de couv évoque la démolition de nos illusions, c’est très bien vu. Simon est plus que crédible, à tous les points de vue, et c’est foutrement flippant.

tromperie-philip-roth-9782070394807« Tromperie » (Folio 1994, 201 pages, traduction de Maurice Rambaud) est décrit en 4° de couv comme une succession de dialogues pas forcément reliés entre eux, il se trouve que je l’ai interprété tout autrement, à la lueur des dernières pages où l’auteur a une vive discussion avec son épouse ulcérée de jalousie puis avec celle qui a inspiré au moins une des voix dans ces pages. Donc selon mon point de vue, il s’agit bien d’un roman, tissé de discussions diverses et variées (un carnet de notes, en gros) écrit en parallèle d’un autre roman. Il traite de tromperie, au singulier dans l’absolu et au pluriel car elles sont à plusieurs niveaux, et les textes laissent libre cours à plusieurs interrogations sur la judéité et sur l’écriture. C’est absolument fascinant, et le fait de devoir cogiter un petit peu pour donner un sens, qui parle, en quoi ça s’insère, etc. m’a beaucoup plu.

nemesis,M94650« Il n’y a rien de plus difficile à sauver qu’un garçon honnête démoli. »
En ce qui concerne Némésis, le dernier Philip Roth (Gallimard 2012, 226 pages, traduction de Marie-Claire Pasquier), j’ai fait une erreur : l’ayant terminé, je suis allée voir ce qui s’en disait sur le net. Et du coup j’ai été submergée d’informations annexes (ce serait son dernier-dernier, il n’écrira plus, de fiction en tout cas, il fait une overdose de fiction, il y a consacré sa vie, écrivant, lisant, enseignant, au détriment de bien d’autres choses (je le cite) (je déteste, mon dieu, je hais ces paroles, qui ont été celles de Pivot aussi, se retourner l’âge venu sur sa vie et dire mouais j’ai passé trop de temps là-dessus, et ce là-dessus ce sont LES LIVRES ?? Hérésie.), Nemésis fait partie d’une groupe de 4 romans bla bla, et Philip Roth ceci, et Philip Roth cela, bien moins bon que tel roman etc. STOP !) et le pire était peut-être Alain Finkielkraut pour Le Monde qui raconte carrément TOUT le roman, péripéties et épilogue inclus, je ne sais pas, sans doute que ce qu’il en a compris, retiré, ce qu’il a interprété, lui, Alain Finkielkraut est tout ce qui compte, l’HISTOIRE parfaitement ciselée qu’a pris la peine de nous raconter Philip Roth il s’en cogne, la découverte du lecteur encore plus ? Pour finir j’ai une sorte de complexe avec Philip Roth, je l’ai lu il y a quelques années, je l’ai trouvé libidineux, je le rédécouvre lentement et j’apprécie de plus en plus ce que je lis, sans oser en parler vraiment, comme si découvrir un écrivain par ses derniers romans ne donnait pas le droit de s’exprimer à son sujet (han mais t’as pas lu xx ou xx ? T’y connais rien alors), ce qui est parfaitement idiot.

Némésis est donc un très bon roman, qui nous parle d’une épidémie de polio dans un petit village américain avant la découverte du vaccin, et dont le héros n’est pas le narrateur (j’ai adoré la construction, peu banale), mais un être « moyen », dans le sens où pour une fois, il est dit et montré clairement que son intellect est cahoteux. Némésis, à travers quelques individus qui ne pourraient pas être plus éloignés de nous (en époque, style de vie, sexe, tout) nous raconte, nous, nos peurs et notre orgueil, nos chemins de pensée erronés, nos lâchetés et notre humanité; Némésis, enfin, nous met les larmes aux yeux dans une description de lancer de javelot, si c’est pas le talent, ça…

cvt_La-bete-qui-meurt_7230« (…) nos modestes plaisirs privés, qu’il faut prendre au sérieux à longueur de vie. »
« La bête qui meurt » (The Dying Animal 2001) trad. Josée Kamoun 2004 (216 pages) est un roman déconcertant, qui m’a un petit peu hérissée par endroit mais qu’il me semble enfin être en mesure de comprendre, sinon de réellement goûter. David Kepesh, homme de culture de 70 ans, raconte la folle passion qu’il a éprouvé pour une de ses étudiantes lorsqu’il avait 62 ans, et à rebours retrace quelques grandes lignes de sa vie, en en tirant une moelle quelque peu orientée. C’est souvent assez cru mais le dérangeant n’est pas là, il se tiendrait plutôt, pour moi, dans une volonté de harangue mêlée à un côté brouillon qui ne donne pas le chef-d’oeuvre annoncé en 4° de couv. Il y a aussi un fort côté psychanalytique dont je ne sais que penser, au final.

« Ce n’est pas le sexe qui corrompt l’homme, c’est tout le reste.« 

« Cet impossible personnage qu’on est. Quelle bêtise d’être soi-même. Quelle inévitable imposture, d’être qui que ce soit !« 

« Mais pour lui, l’adultère, c’est le recrutement d’une nouvelle épouse.« 

« Ce besoin. Cette maladie mentale. Est-ce que ça s’arrête, un jour ? Au bout du compte, je ne sais même plus ce qui me manque aussi désespérément.« 

« Je me suis souvenu qu’après l’avoir perdue, pendant trois ans, même quand je me levais dans le noir pour aller pisser, je ne pensais qu’à elle; même à quatre heures du matin, debout devant la cuvette des wc, endormi aux trois quarts, le quart de Kepesh éveillé se mettait à marmonner son nom. En général, quand un vieux va pisser la nuit, dans sa cervelle c’est le vide intégral. A supposer qu’il ait une idée, c’est celle de retourner se coucher. Mais pas moi, pas là. « Consuela, Consuela, Consuela », chaque fois que je me levais. Et note bien qu’elle m’avait réduit à cette extrémité sans passer par le langage, sans cogiter, sans ruser, sans une once de malveillance, en toute ignorance de cause.« 

« Tout individu calme et raisonnable en cache un autre, que la mort rend fou d’angoisse.« 

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