La politesseFrançois Bégaudeau

Verticales, 2015, 293 pages

Begaudeau

François Bégaudeau, c’est l’auteur de ce conseil impérissable à mes yeux : « … je t’en prie, cultive jusqu’au bout la joie qui te fait entrer en littérature. » Il n’en est pas de meilleur, au bout du compte, et j’y pense vraiment très souvent, c’est à cette phrase que je me raccroche quand je sens cette joie commencer à slalomer. Il y fait référence, d’ailleurs (à la joie, encore et toujours), dans le prologue de « La politesse » : il s’agit d’un mail adressé à sa nièce, en 2022, lui présentant le texte qui va suivre. En 2012 et 2013, de janvier à juin, il a noté. Tout. Ou presque. Sa vie d' »auteur médiatique », ses pérégrinations de salons du livre en émissions de radio, en passant par les rencontres en bibliothèque ou les ateliers d’écriture, j’en passe, le brassage de sensations et ce mouvement qui fait qu’on se décale imperceptiblement, jamais tout à fait à sa place ni complètement dans son être. La densité de ces deux parties m’a surprise, les lire m’a coupée du monde extérieur et m’a pris beaucoup plus de temps que leur nombre de pages réduit, il se passait quelque chose que je ne m’expliquais pas : l’auteur s’est chargé de m’éclairer en troisième partie. Il s’y met alors à revenir en 2022, décrit une société absolument délirante, un truc qui m’a totalement perdue, je n’ai pas compris grand-chose, je n’ai pas eu envie de comprendre non plus, et comme ça il explique les hiatus grammaticaux des parties précédentes, les élisions volontaires qui effectivement participent à cette impression forte que j’avais eue, induisent une immersion profonde dans le texte. J’ai survolé un peu les dernières pages, je n’y étais plus, mais ça m’a fait marrer, il y a de l’audace dans tout ça, il y a une proposition originale (et beaucoup d’humour tout au long des pages) (un très réjouissant sens de l’absurde), je ne sais pas, en tout cas ce n’est pas un livre tiède.

« Physiquement, vous me faites penser à deux types.

– Nagui ?

– Non, Boris Vian. Et aussi mon voisin de palier, qui est un gros con. Mais alors un très gros con. Le niveau olympique du con.« 

« Nuque à peine raide j’écoute le suivant, sans rides, confesser qu’il aurait très envie de me connaître.

– Mais pas l’écrivain, l’homme.

– C’est pas complètement disjoint.

– Le personnage public ne m’intéresse pas.

– Les livres c’est pas public.

– Pourtant vous les publiez.

– Ce qu’il y a dedans est privé.

– Mais destiné au public. Ce qui m’intéresse c’est la vraie personne, pas son image.

– Dans les livres c’est pas l’image.

– Mais moi je veux connaître l’homme, pas l’écrivain.

– C’est pas complètement disjoint.

– Le personnage public ne m’intéresse pas.

Je suis très calme. Les gifles sont des caresses.

– Là les yeux dans les yeux c’est vous. Maintenant je vous connais mieux. J’avais très envie de vous connaître.« 

« Peu de lecteurs est supportable. Peu de lecteurs est la norme. Mais si ce peu ne s’incarne jamais dans l’exercice d’une fraternité textuelle, il ne dissemble plus du néant.

J’appelle mineur le choix du peu consistant. Du peu qui consiste.

Je n’écris pas pour des lecteurs, j’ai besoin de quelques lecteurs pour faire consister l’écrit. De quelques amis. Je les ai. Ils sont tendres, ils suffisent à une vie. Le mineur n’attriste qu’à l’aune majoritaire, qui ne mesure que du vent. Le mineur n’est invivable que s’il est un dépit. Joyeusement cultivé, désiré à l’exclusion de tout autre paramètre vital, le mineur est le seul lopin habitable.« 

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