Bondoux:Mourlevat

Et je danse, aussiAnne-Laure Bondoux & Jean-Claude Mourlevat

Fleuve Editions, 2015, 280 pages

C’est chez Gruznamur que j’ai découvert l’existence de ce roman, avec le mot magique : épistolaire. Ca commence comme ça : Pierre-Marie Sotto est un écrivain installé, reconnu, célèbre, quoi, Prix Goncourt (2005, je crois), et là il est en panne. Il reçoit une grosse enveloppe avec, en guise d’adresse d’expéditeur, une adresse mail. Fort civilement (je trouve), il indique à la personne que s’il s’agit d’un manuscrit qu’elle souhaiterait lui faire lire, c’est non, et à quelle adresse peut-il le réexpédier ? En face c’est Adeline Parmelan. Et l’enveloppe ne contient pas un manuscrit…

(Hum) (Pierre-Marie) (Au sujet des points de suspension) : « Ceux qui les utilisent me rappellent ces types qui font mine de vouloir se battre, qui vous forcent à les retenir par la manche et qui vocifèrent : retenez-moi ou je lui pète la gueule à ce connard ! En réalité, ils seraient bien embêtés qu’on les laisse aller au combat. De même, ces obsédés des points de suspension semblent vous dire : ah, si on me laissait faire, vous verriez cette superbe description que je vous brosserais là, et ce dialogue percutant, et cette analyse brillante. J’ai tout ça au bout des doigts, mais bon je me retiens. Pour cette fois !« 

Les miens ne sont pas de cette nature (hé ho !), c’est simplement que je refuse d’en dire trop, et même que je souhaite en dire le moins possible. Car nous ne sommes pas ici dans la romance qui semble se profiler à travers la trame mise à plat (même si…) (oups, encore eux !) (remarquez que je partage l’inclinaison de Pierre-Marie pour les parenthèses) – rien à voir avec Léo et Emmi *, donc; c’est beaucoup plus construit, plus léger et en même temps plus réel.

Je les attendais au tournant, ces tourtereaux. Des milliers de pages ont coulé depuis 2010 et je n’avais vraiment pas envie de  retrouver quelque chose de cette nature, mais cette correspondance-ci comporte des revirements de situation inattendus et sait boucler la boucle de telle manière qu’on revient sur ses pas relire le début en ne voyant plus du tout les choses de la même façon. Nous ne sommes pas dans un dialogue exclusif, d’autres correspondants se mêlent à la danse et l’écriture (le métier d’écrire) est un élément important et joliment traité.

Le tout est tout de même très romanesque, très mais pas trop : on marche ! On cavale, même, et on n’a surtout pas envie de s’arrêter. Mention spéciale au mail « double » du 15 avril, racontant la même après-midi selon deux angles différents, hilarant. Et petites griffes au coeur pour les passages « Nous me manquons » (il faut lire pour comprendre !), que l’on jurerait vécus. Et qui sont profonds, intenses.

Un roman très attachant.

—-

* Quand souffle le vent du nordDaniel Glattauer

Si vous pouviez me voir à l’instant où je termine ma lecture de cet échange épistolaire par mail (ce que je ne vous souhaite pas, soyons honnête), vous verriez des joues fiévreuses, des yeux brillants, un sourire niais très large, un souffle un peu court : je suis tombée amoureuse de Leo.

Leo Leike est bien tranquille chez lui lorsque Emmi Rothner lui envoie par erreur trois mails, à plusieurs jours d’intervalle, pour résilier un abonnement. Il l’informe poliment de sa méprise, elle s’excuse tout aussi poliment, tout devrait s’arrêter là. Sauf que son adresse mail est entrée dans la mémoire de son répertoire, et lorsqu’elle envoie un mail groupé de bonne année (hyper lambda) à son fichier client il y est inclus. Ils sont de parfaits inconnus, mais Leo a de l’humour (et une grande intelligence, et une sensibilité hors du commun, et une finesse, et… Bon, tout ceci on le voit plus tard, au fur et à mesure) (mais Leo, quoi. Leo, Leo, Leo.), et lui répond ceci :
« Chère Emmi Rothner, nous ne nous connaissons pour ainsi dire pas du tout. Cependant, je vous remercie pour votre si sincère et si original mail groupé ! Il faut que vous le sachiez : j’aime les mails groupés destinés à un groupe auquel je n’appartiens pas. Sincère salutations, leo Leike. »
Bien sûr, Emmi, piquée, répond, la discussion s’engage, et de fil en aiguille se crée une relation forte. Intense. Pleine de piquants, de réparties géniales, fourmillante de non-dits et de suggestion sous les mots. Ils tombent amoureux, quoi. Vraiment, profondément amoureux.
Mais Emmi est mariée, Leo sort d’une histoire difficile, et surtout, surtout, ils sont conscients que l’état de grâce dans lequel les plongent leur échange de mail ne survivrait pas à une rencontre. Alors, comment se sortir de tout ça ?…
J’ai trouvé que c’était exactement ça, ce qui se passe avec le phénomène virtuel. On a toutes et tous déjà ressenti des émotions fortes à la simple lecture de mots sur un clavier, des gens qu’on aime bien, d’autres qui nous hérissent, sans les avoir jamais rencontrés. Des sympathies spontanées qui nous poussent à nous investir dans certaines relations virtuelles. C’est un phénomène étrange et mystérieux, qui en toute logique ne devrait pas exister. « Pour se plaire, il faut se regarder dans les yeux au moins une fois. » dit Leo à un moment. D’ailleurs, le passage du virtuel au réel est très souvent déstabilisant, si ce n’est toujours décevant.
Et autant ce n’est pas bien grave quand il s’agit d’amitié, parce qu’on s’ajuste, on revoit notre imaginaire et on peut ainsi avoir d’excellentes surprises, l’incarnation offrant un vrai plus aux éclats de rire, autant un emballement amoureux ne me semble pas pouvoir résister au passage « en vrai ».
Alors on se pose des questions tout au long de ces bien trop courtes 348 pages, que va-t-il se passer, comment vont-ils faire ? On a des coups de théâtre qui nous font nous redresser dans notre fauteuil, des valses hésitations qu’on approuve, des mails qu’on relit, d’autres qu’on aimerait bien avoir écrit…
Ils sont très attachants, Leo et Emmi. Ils nous font croire à leurs chassés-croisés. Et leur histoire est plutôt symptomatique…

Ed. Grasset,1er avril 2010
Traduit de l’allemand par Anne-Sophie Anglaret
Titre original : Gut gegen nordwind

Petit extrait, Emmi est partie une semaine au ski, Leo lui écrit pendant ce temps :
« Un jour plus tard
Pas d’objet
Pour que vous ayez trois mails de moi dans votre boite de réception. Je vous embrasse, Leo. (Hier, exprès pour vous, ou du moins en pensant à vous, je me suis acheté un nouveau pyjama.)

Trois heures plus tard
REP:
Vous ne m’écrivez plus ?

Deux heures plus tard
REP:
Vous ne pouvez plus m’écrire, ou vous ne voulez plus m’écrire ?

Deux heures et demie plus tard
REP:
Je peux échanger mon nouveau pyjama, si c’est le problème.

40 minutes plus tard
RE:
Ah, Leo, vous êtes tellement mignon ! Mais ce que nous faisons n’a aucun sens. […] »

« Peut-être as-tu soudain développé vis-à-vis de moi une pulsion explicative paranoïde ? »
Dans « Quand souffle le vent du nord« *, Léo m’avait totalement, irrémédiablement conquise; avec « La septième vague« , le charme fonctionne toujours, mais.

Il s’est enfui à Boston. Pendant 9 mois et demi (intéressante symbolique…). Emmi a continué à parler à un répondeur-mail automatique, elle ne pouvait pas en rester là. Puis il revient. Et il répond. Reprennent alors – doucement, c’est fragile – ces conversations brillantes, ces petits morceaux d’eux, dans ce qu’ils ont de plus profond. Ces façons de ne pas comprendre un mouvement d’humeur, de mal interpréter. Ces élans fous, ces tripes qui se tordent en ne sachant plus si c’est d’extase ou de souffrance. Et puis…
La relation évolue, parce que tout simplement elle ne PEUT pas rester virtuelle. Mais très exactement comme cela se passerait dans la vie, en raison des autres, du quotidien, des engagements extérieurs, elle passe par plusieurs stades obligatoires, en avant, en arrière, stop on arrête tout, allez quoi on continue sinon on meurt.
Et c’est impossible à lâcher. La plume de Leo fonctionne pendant un gros tiers du roman, c’est délicieux, merveilleux, un régal.
« Chère Emmi, il faut que je t’avoue quelque chose, tu es la seule femme à qui j’écris, à qui j’écris comme cela, comme je suis, comme j’en ai envie. Tu es mon journal, mais tu ne te tiens pas tranquille, comme un journal. Tu n’as pas cette patience. Tu te mêles de tout, tu ripostes, tu me contredis, tu me troubles. Tu es un journal avec un visage, un corps et une stature. Tu crois que je ne te vois pas, tu crois que je ne sens pas ta présence. Erreur. Erreur. Quelle erreur. »
Mais, quoiqu’il m’en coûte de le reconnaître, c’est Emmi qui brille dans cette suite. Elle est plus drôle, plus fine, plus droite dans ses bottes, plus émouvante, plus tout. Leo m’a perdue dans le dernier tiers, je n’ai pas du tout accroché à l’épilogue proposé, pas tant dans les faits (logiques et je les trouve très encourageants au final) que dans la façon dont il les interprète, les vit, les raconte. Non, Léo, sur ce coup-là tu n’as pas assuré.
C’est pas grave, je vais relire et relire la première moitié du roman, où j’ai ri, sursauté, n’en ait pas cru mes yeux parfois, ai été émue aux larmes, bref, déguster ce petit jeu tellement communicatif en tentant d’oublier le développement romantique qui, lui, m’a semblé artificiel et pas très bien huilé.

Ed. Grasset, 2011 348 p.
Traduit de l’allemand (Autriche) par Anne-Sophie Anglaret
Titre original : Alle Sieben Wellen

Mes dix phrases préférées de Leo Leike

1. Je pense beaucoup à vous, le matin, le midi, le soir, la nuit, entre-temps, à chaque fois un peu avant et un peu après – et aussi pendant.
2. Je ris de bonheur. Est-ce adultère, Emmi ?
3. J’embrasse comme j’écris.
4. Emmi, j’ai en moi d’énormes coffres et armoires remplis de sentiments pour toi. Mais j’ai aussi la clef qui convient.
5. Chère Emmi, je trouve que tu esquives de façon très élégante, presque coquette. Mais ne crois-tu pas que j’ai le droit de savoir pourquoi tu es fâchée ? Cela m’aiderait quelque peu cette nuit, pour le sommeil, si tu vois ce que je veux dire.
6. Bonjour Emmi, serais-tu par hasard passée hier en avion à hélice à côté de l’appartement 15 pour prendre des photos ? Ou était-ce un orage ?
7. Je pense à cette Emmi qui, du bout de doigts si délicats qu’ils semblent lui échapper, enlève toutes les trente secondes de ses yeux des mèches imaginaires pour les remettre derrière son oreille, comme si elle cherchait à délivrer son regard d’un voile, pour pouvoir enfin observer les choses avec autant d’acuité qu’elle sait les décrire depuis longtemps.
8. Emmi, tu es la seule. Tu es la seule, la seule, la seule qui… C’est difficile à formuler.
9. D’accord Emmi, j’ai compris, je ne t’écrirai plus. Au cas où (…) vent du nord (…) tu sais que (…) toujours. Toujours, toujours, toujours, toujours, toujours !
10. Chère Emmi, je veux prendre un café avec toi. Le veux-tu aussi ? Si tu ne veux pas, je ne veux pas non plus, car je ne veux pas, avec toi, contre ta volonté (aller prendre un café).

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