Les nuits de ReykjavikArnaldur Indridason

Métailié (Noir), 2015, 261 pages

Traduit de l’islandais par Eric Boury (Reykjavikurnaetur, 2012)

Erlendur

Je l’ai déjà dit mais il y a un truc avec Erlendur. On le suit ici en préquel (en antépisode) alors qu’il débute juste sa carrière dans la police, affecté à la circulation quand il a la chance de travailler le jour, aux patrouilles de nuit sinon la plupart du temps. Il est encore très jeune, il est déjà placide, non en fait c’est plus profond que ça, il est sans affect, sans curiosité, sans envie, sans rien, quoi. Il mange tous les jours la même chose (poisson bouilli et pommes de terre) (il n’a jamais entendu parler de pizza, par exemple), il a une copine depuis deux ans et demi mais jamais ne prend l’initiative de la voir, refuse tout contact en public, déteste de toute façon qu’on le touche, ne va jamais au cinéma, ne regarde pas la télé… En revanche il aime bien se promener dans les cimetières et passer devant les maisons des écrivains qu’il lit. On assiste en épilogue à son recrutement par Marion Briem (j’ai scruté, toujours pas moyen de trancher, homme ou femme Marion ? Suspens soigneusement entretenu par le traducteur), sur la mince raison des petits arrangements pris pendant son enquête très officieuse sur la mort du SDF qui est le fil rouge de ce roman. Alors le truc c’est que vraiment, c’est du pur Erlendur, tout ça, obsessionnel, patient, insistant, lent (lent, lent !), mais tenace, attentionné, respectueux, chiffonné par de tous petits trucs, et ça fonctionne comme une horloge, je ne saurais toujours pas définir la magie à l’oeuvre mais une fois commencé, il m’est tout à fait impossible d’arrêter ma lecture, c’est comme s’il était de ma famille.

« Une pisséria ? renvoya Erlendur en écorchant le mot qui n’avait rien d’islandais. Tu parles de ces tartines à l’italienne ?

– A l’italienne… ? Enfin, franchement ! s’énerva Gardar. C’est tout juste si on peut trouver des hamburger-frites dans cette ville. Il doit y avoir deux restaurants qui en proposent. Quel pays de ploucs !

– Il y avait bien il n’y a pas si longtemps le restoroute de Geithals, ouvert la nuit, fit remarquer Marteinn.

– Oui, ils vendaient de délicieuses joues de mouton grillées, ajouta Erlendur.

– Avec de la purée de rutabaga, précisa Marteinn.

– Eh voilà, qu’est-ce que je disais ? C’est ça, la restauration rapide à l’islandaise ? De la purée de rutabaga ? Et Geithals, c’est perdu en pleine cambrousse. Ce serait pas mal que les choses changent un peu à Reykjavik.

– Geithals me plaisait bien, glissa Erlendur avec un sourire narquois.

– Qui donc va acheter des joues de mouton grillées à un guichet ? rétorqua Gardar, agacé. Il manque de vrais restos à hamburgers et de vraies pizzerias dans cette ville. Un peu de culture, que diable ! Si j’avais du fric, j’ouvrirais une pizzeria sur-le-champ. Et je m’en mettrais plein les poches.

– Et tu vendrais des pissas ? reprit Erlendur. Je ne sais pas…

– Erlendur, on appelle ça des pizzas, essaie au moins de prononcer le mot correctement !« 

Quelques Erlendurettes : Dasola, Cathulu, Clara, …

Erlendur sur ce blog :

La muraille de lave (2012)

Etranges rivages (2013)

Le duel (2014)

Et avant : Hiver arctique (2009)

Arnaldur Indridason est un auteur très primé, pour ce roman il a reçu pour la troisième fois le Prix Clé de Verre du roman noir scandinave, et j’en comprends la raison ! Commencer un de ses romans est toujours une expérience ouatée, instantanément on se plonge dans univers très particulier et le reste du monde n’existe plus. On ressent dans ses tripes l’hostilité du climat islandais, on a l’impression de comprendre Erlendur intimement. Par contre, je ne sais pas à quoi tient cette affection immodérée que l’on éprouve à son égard, il parait si essouflé, si las… C’est contagieux, et en même temps, on a l’impression de retrouver quelqu’un qu’on connaît, quelqu’un de fiable, à qui on accorde bien volontiers tout le temps nécessaire.
Dans cet Hiver arctique, nous sommes peu de temps après Noël, et Erlendur se trouve occupé par de nombreuses choses : le meurtre d’un enfant d’origine thaïlandaise (avec une interrogation sur le racisme en Islande), ses enfants, la disparition de son frère qui l’obsède toujours, ainsi que celle d’une femme peu avant Noël. Et Marion, son ancienne patronne avec qui il était toujours resté en contact, est sur le point de mourir. Tout ceci fait beaucoup pour un seul homme, d’autant que se greffent sur l’enquête un poivrot et son ex-beau-père pas très net…

Hypothermie (2010)

Une jeune femme, Maria, se pend dans son chalet d’été au bord d’un lac. Son amie Karen refuse catégoriquement d’y croire, et remet à Erlendur une cassette contenant une séance avec un médium. Maria avait été très éprouvée par la mort de ses parents, voulait désespérément croire à un autre monde après la mort, et avait mis au point un accord avec sa mère : si quelque chose existait après la mort, c’est à travers l’oeuvre de Marcel Proust qu’elle devait se manifester. Et un matin, elle trouve « Du côté de chez Swann » ouvert sur le sol.
Erlendur n’est pas mandaté officiellement pour enquêter sur ce drame, c’est clairement un suicide. Mais quelque chose l’a remué dans l’écoute de la cassette, et s’il ne croit pas un instant qu’il existe quoi que ce soit après la mort, il connaît bien les méandres de l’esprit humain culpabilisé, son frère disparu est présent tous les jours dans ses pensées. (A ce propos, ça m’a frappée tout d’un coup, c’est exactement l’histoire du Capt’ain Jack dans Torchwood, cette perte culpabilisante du petit frère. Ça vient d’une tragédie classique ?) Et comme c’est calme niveau boulot, il cherche à mieux connaître l’histoire de Maria à travers ceux qui l’ont côtoyée, tout en reprenant le cas de deux disparitions antérieures jamais élucidées.
Hypothermie est un bon cru, on retrouve l’ambiance propre à Erlendur, ce côté « qui ne lâche jamais l’affaire » tout en étant harassé, cet homme pas tout à fait présent au monde, retranché dans une sorte d’impassibilité éreintée, qui transpire pourtant l’humanité. Je ne sais toujours pas pourquoi il me touche autant, mais le fait est : je l’aime.
Cet opus qui flirte avec l’occultisme est vraiment intéressant, quelques figures le traversent et impriment toute une marque, je n’oublierai pas ce vieux monsieur qui vient dire au-revoir à l’enquêteur qui n’a pas retrouvé son fils. Au-revoir et merci… Tout ça est fragile et grave. Une sorte de grâce triste. Vive Arnaldur Indridason.

La Rivière noire (2010)

Un opus qui se déroule entièrement sans Erlendur, parti en vacances, ce qui nous donne l’occasion de mieux connaître Elinborg, qui ne le porte pas spécialement dans son coeur. C’est un autre regard sur notre héros, elle porte un jugement sévère sur ses agissements en tant qu’homme tout en admirant le policier, et ça nous fait mesurer à quel point on était, nous, lecteurs, en empathie avec sa souffrance.
Le roman débute par une surprise : celui qu’on prenait pour « le méchant » se révèle être la victime, sauvagement assassinée. Mais les choses ne sont pas aussi simples, et Elinborg aura besoin de toutes les pages pour démêler une affaire aux ramifications multiples. Une enquête profondément triste, aux injustices révoltantes, qui donne une piètre image de la société islandaise, où semble-t-il la justice ne punit pas le viol bien sévèrement.
La tonalité est encore empreinte de mélancolie, et je ne parviens toujours pas à exprimer avec précision la magie des intrigues d’Arnaldur Indridason. Il y a un truc, une puissance dans les mots qui nous rivent aux pages, même sans Erlendur, ça fonctionne. Grande angoisse malgré tout dans les dernières pages, mais où est donc passé notre policier ?… A suivre !

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