La vie de jardin Alexis Brocas

Gallimard, collection Blanche, 2015, 369 pages

brocas

De 1981 à 2015 (mais surtout une semaine en 1987 et un mois en 1994), la vie à Saint-Clone, riche banlieue pavillonnaire (« Les banlieues riches, c’est grandes maisons et petites immeubles; les autres, c’est le contraire.« ). On y suit par tranches, par instantanés, une poignée d’enfants et quelques-uns de leurs parents, la maison-l’église-les scouts-les rallyes-la pension-le tennis-la drogue, les marginaux (un vieil écrivain, un SDF « homologué » (« son histoire est de celles qui font frissonner dans les maisons d’architecte.« ), un leader « d’Action Française » et sa blonde de fille…), le boulot des papas (dont un réellement très intéressant, la communication avec les cachalots, quelques passages mémorables) et toute cette sorte de chose. Une banlieue chicos et rongée jusqu’à la moëlle, des apparences, du fiel, beaucoup de malheur en fait mais en ce qui concerne la forme, une vraie proposition originale. L’avancée de l’intrigue mêle les voix, et donne à entendre le quotidien le plus dépouillé des protagonistes, grande place est laissée aux jeux de rôles des adolescents, par exemple (dans un style qui m’a évoqué Fabrice Colin – et pour cause), puis plus tard l’ambiance techno et rave est bien rendue par quelques choix typographiques et une scansion particulière. Le tout est absolument maîtrisé (premier roman « adulte » pour Alexis Brocas), très ambitieux, intriguant, mais peu attachant. Ca reste assez formel, clinique et froid, ce qui m’a empêchée de réellement plonger dans le coeur du roman, la plume m’a pourtant séduite.

Par exemple ce que dit Otilia, l’employée portugaise :

« Mais elle régit le film qui défile à travers la vitre, sur laquelle les soupirs d’Otilia dessinent des soleils de buée. Ce qui lui manque ici, et la seule chose qu’on trouve en abondance chez elle, où elle finira sa vie. Mais plus tard car, pour l’instant, les enfants d’Otilia vont dans le meilleur lycée du coin, ils portent des Adidas offertes à Noël, et les polos Lacoste de la progéniture de ses patronnes…

Ces polos prouvent le talent d’Otilia : le ménage, c’est à la portée de tout le monde, mais trouver la bonne attitude avec ces créatures de Dieu compliquées que sont les patronnes clonoalniennes demande d’autres vertus. Si elle n’avait pas la certitude d’en jouir, elle ne dispenserait pas ses conseils aux nouvelles : Quand une patronne insiste pour vous aider, répondez-lui Non madame, voyons, vous avez déjà tellement à faire avec les enfants; elle se dira C’est vrai et sera contente de se sentir occupée. Quand elle commencera à vous parler du Portugal et du soleil qui doit vous manquer, coupez court Oui madame mais ici il y a du travail et la Sécurité sociale; elle se sentira fière de son pays, et charitable sans avoir rien dépensé.

Et bientôt, elle vous proposera du thé, vous demandera de garder les enfants, vous racontera ses histoires, vous dira que vous faites partie de la famille… Elle sera sincère mais ne la croyez pas : vous ferez partie de la famille tant que la famille aura besoin de vos services et pourra vous payer.« 

Cette phrase, si puissamment évocatrice :  « Oui, Marie-Laure a de la chance de s’entendre avec Anne-Perrine. Elle la mesure quand elle écoute Florence ou Estelle vitupérer les harpies qui ont harponné leurs frères.« 

Un personnage très intéressant que Marie-Laure. Je lui laisse la dernière citation : « 2008. Voyez-vous, Henri, les choses ne sont ni ce qu’elles sont, ni ce qu’elles nous semblent, ni ce que l’on pense d’elles, mais la somme des rêves que nous nourrissons à leur propos, le plus souvent sans en avoir conscience.« 

Publicités