« Bien entendu, il faut suivre l’analyse et l’exposé comme s’il était possible de comprendre et se frotter aux divers courants d’interprétation historiographique dominants. Mais je crois qu’il est dans la nature même du sujet de nous conduire à poser des questions à la fin du récit : et qu’en est-il de ceci ? Et de cela ? Et c’est tout aussi bien, puisque le seul réconfort, peut-être, que nous puissions espérer trouver en abordant l’Holocauste réside dans cet enchaînement interminable de questions auxquelles nous continuerons de chercher des réponses. L’Holocauste se trouve donc à un point de départ, plutôt que d’arrivée, des efforts incessants de l’humanité pour tirer les leçons de son expérience. Nous ne « comprendrons » jamais le pourquoi de tout cela, mais il nous faut comprendre clairement les implications de ce qui est arrivé. En ce sens, l’Holocauste devient un évènement fondateur de la sensibilité moderne; il sera à jamais une considération essentielle dans nos réflexions sur la condition humaine.« 

Gross

Les voisinsJan Tomasz Gross

Fayard, 2002, 285 pages

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre-Emmanuel Dauzat

Jan Tomasz Gross est né à Varsovie en 1947, il ne quitte la Pologne qu’en 1969, pour devenir un historien universitaire aux Etats-Unis. Son livre « Les voisins« , consacré au Pogrom du 10 juillet 1941 dans le village de Jedwabne, a été au centre d’une polémique gigantesque à sa sortie (ou plutôt, comme l’indique Wikipedia, d’un « vigoureux débat »). Il y démontre clairement que c’est bien la population polonaise de Jedwabne qui a massacré ses voisins juifs (qui représentaient 30 % de la population totale) – et non les allemands – et il tente de mettre au jour les raisons de cet acte fou et barbare. L’antisémitisme polonais, au-delà d’être atavique et ancestral (des curés en chaire qui alertent sur « les juifs pour leur Pessah qui utilisent le sang d’enfants catholiques » ??!!), ne peut à lui seul « expliquer » que des paysans se retournent ainsi contre leurs voisins. Il parvient à bien faire ressentir la cupidité, l’effet d’entraînement d’un mouvement de foule, le double sentiment victime-bourreau, la terreur des « Russkofs » et par balance l’accueil positif des Allemands. Avec des extraits de témoignages et des citations (le tout très documenté et référencé), il montre à voir concrètement le : « Ils ne nous pardonneront jamais le mal qu’ils nous ont fait« , et combien même les (rares) polonais qui ont aidé (caché, sauvé) des juifs avaient une terreur extrême que ça se sache, même après la guerre. C’est absolument terrible à lire, et pourtant, comment faire l’impasse ? Comme il l’explique (de manière parfaite, je trouve) dans l’extrait de préface que je cite en entrée de billet, ce n’est qu’en travaillant sur la réalité de ce qui s’est passé qu’on parviendra à avancer. En 2006, il a consacré un livre aux évènements de 1968 (Dominique en a parlé), et a encore une fois été fortement controversé. Cette fois, pourtant, les faits ne sont pas niés, seule leur interprétation a été contestée. Il faut dire que Jan Tomsz Gross n’utilise pas de langue de bois, et n’hésite jamais à donner son sentiment profond. Courageux.

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