« La médecine française est, purement et simplement, une médecine de classe.« 

« Tout à l’heure, l’émotion qui m’a fait pleurer à chaudes larmes était le remake d’une sorte de « scène primitive », celle de la naissance d’une vocation. Oui, je sais ce que tu dois penser : j’ai tendance à voir ce genre de signe un peu partout. Mais est-ce si grave ? Ca ne fait de mal à personne.« 

Hier matin, j’ai lu ce billet de Martin Winckler (Marc Zaffran) et j’ai été surprise et chagrinée de lire que notre bref échange de 2009 occupait encore (très ponctuellement j’espère) ses pensées. Il dit :

« Plus récemment, j’ai lu sur le blog d’une lectrice jadis enthousiaste à la lecture de « Sachs » qu’elle avait décroché au bout de 200 pages du Choeur des femmes et elle ajoutait « A un moment je me suis dis que c’était intentionnel, que les personnages étaient volontairement caricaturaux et le propos utilement démagogique, et que ça allait basculer si j’étais patiente, mais voilà, je ne le suis pas, et je laisse tomber, tant pis pour moi s’il fallait attendre la page 400 pour saisir… »

Bien embêté, plus embêté que par l’opinion d’un confrère désagréable, je lui ai écrit pour lui demander de me préciser ce qu’elle voulait dire par « caricatural et utilement démagogique ». Je précise que j’ai souvent lu des critiques disant que mes personnages sont « manichéens » et « simplistes », aussi… Je lui ai écrit parce que je voulais comprendre. Quand on me dit « Ca ne m’a pas intéressé » ou « Je n’ai pas accroché », je ne pose pas de question. Aimer un livre ou un film, c’est personnel et  subjectif. Mais quand on porte un jugement de valeur sur le contenu ou les personnages ou l’écriture de mes livres, et quand on les qualifie de manière aussi précise, je cherche à comprendre. 

Ma requête n’a pas abouti, cette lectrice bloggeuse a mal pris l’insistance avec laquelle je lui demandais de préciser sa pensée (car sa démarche intellectuelle m’intéressait plus que son humeur) et elle ne m’a pas vraiment répondu, sinon de manière très énervée.« 

C’est vrai, je demeure d’ailleurs encore mortifiée de la manière dont ça c’est terminé, puisque dans un éclatant acte manqué je lui ai adressé – à lui – le mail où j’exprimais (en termes débiles et disproportionnés) à une amie ce que me provoquait son insistance. (L’inconscient, ce traître.)

Alors six ans plus tard, il était temps de corriger un peu tout ça (il était tard, aussi : je regrette mon incapacité à communiquer de l’époque, je me sentais agressée – à tort).

J’avais relu « La maladie de Sachs » il n’y a pas très longtemps, j’ai revu le film hier après-midi et la magie a encore fonctionné, je suis très sensible à tout ce qui se dégage de cet univers, j’aime tout, ça me bouleverse, m’emporte, la multitude des voix, les points de vue alternés, l’humanité, les failles, et cet espèce de renoncement poisseux dont on sent la possible existence juste au coin de tout, ce mini-pas qu’il suffirait de faire pour que… bien gardé serré-enfermé par la bienveillance. Sachs, un grand oui, vraiment, sur plus de quinze ans, aucune lassitude.

Ensuite j’ai lu « Le choeur des femmes« , cette fois entièrement. Comme c’est une amie qui m’a prêté son exemplaire, on en a discuté, aussi. Elle l’a énormément apprécié (ça a été un choc, même, pour elle) et elle a su me me communiquer ce qui l’avait à ce point touchée, dedans, ce qui fait que je l’ai lu en adoptant simultanément plusieurs angles de vue, et j’ai compris, vraiment. Elle dit :

 Je crois que c’est là que j’ai compris ce contre quoi se battaient les féministes, avant c’était une connaissance intellectuelle, détachée et souvent dubitative mais là j’ai vraiment vécu ce que ça faisait de se faire traiter en créature inférieure non douée de raison et dont le corps ne lui appartient plus…

Et je vois bien, dans toutes les patientes évoquées, dans ces bribes de consultations narrées, ce qui a pu provoquer ça et je trouve ça formidable. En ce sens, j’ai moi aussi ressenti ce petit fourmillement, cette excitation qui donne la priorité à la poursuite de sa lecture, tant pis pour ce qu’on a à faire, on ne peut pas, on ne veut pas arrêter de lire. De toute façon, je suis depuis longtemps persuadée qu’il y a un bon moment pour lire un roman, quelle que soit sa valeur intrinsèque son message peut porter selon les périodes.

Mais j’ai aussi renâclé, comme à ma première tentative, à m’intéresser réellement aux personnages (qui me semblent toujours caricaturaux) – c’est-à-dire qu’ils ne cessent d’expliquer leurs motivations, et pourquoi, et comment, que Djinn a un langage de charretier (très lassant) en permanence et que Barbe-Bleue est tout crème tout amour toute dévotion, de la première à la dernière page, même s’il nous raconte qu’avant etc.; qu’on peut déterminer, dès les premières pages, comment les rapports vont s’inverser et que c’est dommage. Et puis la toute fin m’a navrée, impossible d’y croire – ni même de faire semblant, c’est très… c’est BEAUCOUP, disons.

En revanche, je retire mon « accusation » de démagogie. Je crois à présent au contraire à l’absolue sincérité du propos, du combat (remarquable par ailleurs), à la force des convictions de l’auteur et à son véritable désir de transmettre. La manière dont ça se fait, sur ce roman précis, est sans doute trop appuyée pour moi, moins « petites touches » que dans Sachs, ce qui expliquerait mes réserves.

Enfin il y a aussi ce phénomène assez mystérieux qui donne au premier roman par lequel on « rencontre » un auteur  un impact que n’atteindront jamais ses suivants. L’erreur, c’est de s’y référer continuellement.

Il faut que j’apprenne à lire « détachée » 😉

 

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