« Ils emportèrent au dehors l’obscurité de la cathédrale.

– Cet endroit a besoin d’être ragaillardi, s’exclama Ailinn. Il lui faut du soleil.

– Il lui faut quelque chose. Des pèlerins, à mon avis. Des croyants. Un dogme. Il ne peut y avoir de diocèse sans foi et il ne peut y avoir de foi sans intolérance.

– Et tu crois que cela le ramènerait à la vie ?

– Oui. Tout ce machin pénitentiel…

– Quel machin ?

Il ne trouva pas le mot.

– Tu sais bien… Cette dégargouillation. Il n’y a pas de Dieu sans diable.

– Je ne veux ni l’un ni l’autre, dit Ailinn.

– Alors voilà le résultat.« 

j

JHoward Jacobson

Calmann-Levy 2015, 503 pages

Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Pascal Loubet

« Mais Kerven était de ces hommes qui vous obsèdent parce qu’ils vous surprennent. Il restait donc un défi pour elle.« 

Nous sommes dans un pays qui pourrait être l’Angleterre, dans un futur pas très éloigné. Après « ce qui c’est produit, si ça c’est produit« , beaucoup de choses ont changé. Rien qui ne soit formellement interdit ou imposé par la loi (simplement des évitements, des adhésions comportementales), mais dont l’ensemble (lourd, massif) entraîne un climat délétère qui exacerbe la violence (et souvent contre soi-même, dépressions en cascade). Une jeune femme cherche à rétablir un certain équilibre… Je prends le truc à l’envers – contrairement à la 4° de couv, qui met en avant l’histoire d’amour – parce que c’est au moment où j’ai compris le personnage d’Esme que tous les liens ont pris sens pour moi (et ça arrive assez tard dans le roman). Ce dont il est question, tout en étant abondamment décliné, n’est jamais nommé explicitement (sauf par le biais de la périphrase martelée « ce qui c’est produit, si ça c’est produit« , ou par cette lettre « J » (barrée de 2 petits traits, aussi bien visuellement que par geste pour deux des personnages)); pourtant le lecteur comprend parfaitement et immédiatement, tout comme il sent que sous couvert de fiction ce sont des réflexions convaincues que livre Howard Jacobson (déjà évoquées dans son court essai : « When will Jews be forgiven the Holocaust ?« ) et force m’est de reconnaître que Chro – tout en étant excessivement sévère – n’a pas complètement tort : il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans tout ça. Le roman est inégal, parfois nébuleux, la construction est fragile, le monde futuriste sans réelle consistance et les dialogues sont souvent creux (voire crétins). Et pourtant, je l’ai dé-vo-ré. En le lisant, j’ai eu l’impression de renaître à la lecture, me disant mais c’est tellement simple, au fond. Si tout ce que je lis ces derniers temps me lasse je ne suis pas en cause ! Puisqu’il existe des romans tels que celui-ci bourrés de défauts, peut-être, mais si vibrants, des plumes avec leurs exagérations (et cette façon qu’il a de ne pas pouvoir s’empêcher de faire de l’humour, même – surtout ? – quand ce n’est pas du tout le moment… j’adore), puisque existe cette amplitude, puisque je suis encore touchée – bouleversée, emportée  – par une histoire, par une rupture de ton, par un éclat de vérité au détour de tout autre chose, eh bien, voilà, c’est simple : le talent n’est pas autre chose, pour moi.

John Burnside dans The Guardian est enthousiaste.

« Quelle sera l’étincelle ? La même que depuis la nuit des temps. Une calomnie d’ordre biblique (en l’occurence, la convergence de deux calomnies bibliques) venant s’ajouter à l’instabilité économique, la flambée du nationalisme, une populace malléable et sans emploi chez qui la propension à l’adoration des héros est prononcée, un gouvernement couché, un ennui existentiel, une élite imbue de ses certitudes et mal informée, la ténacité des insultes séculaires – la plus réconfortante étant qu’on leur avait donné leur chance, à ces objets d’une haine immémoriale, on leur en avait donné des quantités, de chances (de préférer l’amour à la loi, la souplesse à l’intransigeance, le partage à l’exclusivité, et d’apprendre la compassion de la souffrance)… et, comme en témoigne leur métamorphose en à peine plus d’une génération, d’objets d’immolation en promoteurs de l’immolation, ils les avaient toutes gâchées. Et le fanatisme. Ne pas oublier le fanatisme – cette torche qui embrase si facilement les obscurantistes comme les esprits éclairés. L’étincelle ne sera pas – ce n’est jamais le cas – un génie malfaisant qui concevra et dirigera l’opération. Les grands génocides du siècle dernier menés par des autocrates nous ont donné l’illusion que rien d’aussi fou, d’aussi énorme ne pouvait se répéter – nulle part, et encore moins ici. Et c’est vrai, rien ne se produira probablement jamais à la même échelle. Mais plus bas dans la gradation de l’horreur, on peut encore fermer les yeux sur le carnage qui répond à une ambition bien plus modeste – des bains de sang moins importants, des meurtres mineurs, des boucheries de proportion plus humbles.

Extrait d’une lettre non écrite par l’arrière-grand-père d’Ailinn, Wolfie Lestchinsky, à sa fille Rebecca.« 

(Une lettre non écrite, je souligne…)

J’aime beaucoup beaucoup Howard Jacobson, dont je recommande aussi « La Grande Ménagerie » et « La Question Finkler« . (pas lu – encore – le reste) :

« Peut-être que c’est cela, un fantôme : l’incarnation de ce qui te tracasse »
Londres, de nos jours. Ils sont trois, et ils sont très différents. D’abord Julian Treslove, 49 ans, blond aux yeux clairs, physique tellement banal qu’il en a fait son métier, il est sosie d’un peu n’importe qui, il peut se faire passer pour tout le monde. Il est plus ou moins ami avec Samuel Finkler, vedette de la télé, depuis le collège, et ils sont restés en contact avec leur prof d’Histoire à l’université, Libor Secvik, qui approche des 90 ans. Sam et Libor sont juifs, pas Julian, mais à ce stade de sa vie il a une envie folle de l’être, sans jamais réussir à comprendre vraiment ce que c’est, qu’être juif…
Lauréat du Man Booker Prize 2010 (le seul prix littéraire qui compte à mes yeux), « La question Finkler » d’Howard Jacobson (Calmann-Levy, parution ce jour, 382 p., traduit de l’anglais (GB) par Pascal Loubet) est un excellent roman.
Proprement hilarant, il décortique avec une grande intelligence le sionisme ou l’antisémitisme, il explose les clichés, il est d’une subtilité totale en restant léger en permanence, tout en laissant gronder la profondeur sous le talon.
Mention spéciale à Hephzibah, personnage qui m’a énormément plu. Épilogue pas rose, je préviens, et réflexion qui se poursuit bien après la dernière page…
« Un petit conseil, évite le mot « israélite »à l’avenir, ça n’a rien de langoureux ou d’exotique, c’est mal vu. »

Publicités