Mon HolocausteTova Reich

Le Cherche-midi, 2014, 359 pages

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fabrice Pointeau (My Holocaust, 2007)

Reich

Le roman commence sur Maurice et son fils Norman, qui rentrent de Pologne où Nechama, fille unique d’un fils unique, a refusé de les voir. Alors que Maurice (rescapé d’Auschwhitz) dirige le musée de l’Holocauste de Washington et Norman la Holocaust Connections, Inc. (il vend des labels), leur descendante est devenue nonne catholique et a fait voeu de silence. L’occasion de faire connaissance avec nos deux personnages principaux, que nous retrouvons alors très vite en visite à Auschwitz, tentant de décrocher un énième don/contrat juteux, où ils rencontrent un tas de loustics pas piqués des hannetons (absolument personne n’est sain d’esprit dans ce roman). Dans un final explosif au musée de Washington tous seront mélangés…

On est immédiatement plongé dans le ton du roman : chaque personnage est totalement barré, très souvent odieux ou en tout cas ne présente au lecteur que les pires aspects d’une personnalité déjà très caricaturale à la base. Mais c’est très réussi car sous la satire furieuse (c’est vraiment le terme) affleure quelque chose d’infiniment plus sensible. Ca fait feu de tout bois, ça pétarade dans tous les sens, dans une narration – en plus – très serrée (parfois un peu étouffante), mais pourtant des choses sont dites, et qui touchent. C’est clairement très drôle, choquant, étonnant, on se demande plusieurs fois ce qui a bien pu passer par la tête de l’auteure pour qu’elle choisisse cette forme entre toutes (car le fond est bien différend, évidemment), l’attaque bille en tête de tout et tout le monde, tous pourris, tous vendus, tous récupérateurs vénaux (toutes religions confondues) mais aussi beaucoup, au final, si dépourvus, si revenus de leurs illusions premières, si immensément tristes et fatigués et effrayés par un avenir dont ils ne seraient pas, ou plus, ou si peu, ou si mal. Comme Sandrine, j’admire cette capacité qu’a Tova Reich de transformer colère/indignation/réflexion profonde en un roman vachard et mordeur (pire que mordant), ça change des leçons pompeuses ou dégoulinantes, et ça ne tue rien ni personne. Vive la satire !

Lire ce qu’en dit  Alain Finkielkraut,

Extraits :

« Qu’est-ce qu’un Juif ? répéta Maurice Messer beaucoup trop fort tandis qu’il se tenait au-dessus de Krystyna, haletant bruyamment après avoir couru à travers tout le camp à leur recherche. Quelle question débile à poser à un type déboussolé comme ce Gilguli-Shmiguli qui ne sait même plus qui il est du jour au lendemain ! La vraie question est : Qu’est-ce qu’un bon Juif ? Et la réponse, mesdames et messieurs, est : Ca dépend de la taille de la donation.« 

« Maurice Messer avait usé de toute son influence pour organiser lors de cette manifestation une apparition du dalaï-lama en personne – « un ami intime », avait-il confié. « La première fois que j’ai entendu son nom, j’ai cru que peut-être c’était une sorte de chameau ou quelque chose », avait-il officieusement ajouté quand il était devenu clair que Sa Sainteté ne viendrait pas.« 

« Histoire, souvenir, conscience, éthique, morale – « des foutaises », avait déclaré cet empoté de Norman à Maurice peu après avoir vu la direction lui passer sous le nez, -« des voeux pieux et des platitudes ». Mais pour Maurice c’étaient des mots sexy, des mots qui ne manquaient jamais de donner le frisson, des mots universels parmi lesquels vous pouviez piocher au hasard, et autant de fois que vous le vouliez, ils vous rendaient toujours beau.« 

« Le tout avait naturellement été conçu en fonction de paramètres psychologiques éprouvés, fixés par le consultant spécialiste en bien-être, les visiteurs ayant conscience que rien de tout ça n’était réel, que c’était juste pour s’amuser, qu’après avoir accompli cette visite qui les rendrait meilleurs et après avoir inscrit leurs pensées profondes dans le livre d’or à la sortie (J’ai beaucoup aimé, merci d’avoir rendu l’Holocauste possible) ils ressortiraient autant Homo Erectus qu’ils étaient arrivés, et reprendraient une fois de plus leur quête de nourriture.« 

« A l’époque, c’était le jeune et effronté rabbin Herzl Lieb qui s’était vaillamment levé pour les guider dans la bataille avec son cri de ralliement contre les « six silences » (Henny se rappelait très bien que ses formulations lui avaient fait l’effet d’une révélation, bien avant qu’elles ne se transforment en voeux pieux et en manipulations et en clichés) : le silence des assassins, qui croyaient que le monde s’entendrait pour couvrir leurs crimes; le silence des collabos, qui étouffaient leur participation en laissant tacitement entendre qu’ils étaient également des victimes; le silence des spectateurs, les témoins qui ne leur étaient pas venus en aide en étant la voix de la conscience; le silence des leaders de la communauté juive-américaine, trop effrayés pour révéler la vérité au pouvoir; le silence des survivants, trop traumatisés pour témoigner; et le silence des six millions de victimes, qui ne pouvaient plus parler en leur propre nom. « Ma voix est cassée par tous ces silences », avait mystiquement déclaré le rabbin. Mais alors ces silences toxiques avaient provoqué un tel tumulte et une telle cacophonie, se rappela tristement Henny en levant inconsciemment les mains comme pour se boucher les oreilles, tant de cris et de hurlements, tout le monde se disputant les restes de l’Holocauste pour en avoir son morceau à soi, des mémoriaux et des musées jaillissant de terre un peu partout (même El Paso, Texas, avait dû avoir son propre musée de l’Holocauste pour les cow-boys, même Whitwell, Tennessee, avait dû avoir son wagon à bestiaux pour contenir son surplus de trombones), que désormais un peu de silence serait le bienvenu. Oui, un peu plus de paix et de calme, si ça ne vous ennuie pas, la dignité et le raffinement d’une époque où il n’y avait pas encore de mots, où les mots n’avaient pas été produits et emballés en masse, rendus universellement disponibles pour une consommation immédiate.« 

(En ce moment, sur Arte, des images absolument terribles – attention – mais parfaitement nécessaires : « Images de la libération des camps, chronique d’un film inachevé. » Les derniers mots : « Unless the world learns the lessons those pictures teach, night will fall, but by God’s grace, we who live, will learn. »)

Publicités