« Se reposer, se reposer, c’est bien mais c’est chiant.« 

MAG

Aucun souvenir de CésaréeMarie-Ange Guillaume

Le Passage, 2014, 190 pages

Le livre est dédié « Aux petites filles« , celles qu’on est toutes quand on se penche sur sa maman. On attaque fort, on est sur un pont de la Loire, on n’est pas toute seule (jamais), on a des copains et des copines et ils sont là, ensemble on jette des cendres pour que l’eau les emmène vers l’Amérique et vers l’infini. « Ma mère est morte demain« . Demain c’était hier, il y a quelques semaines, de longs mois, et avant, elle avait vécu, sa mère. Elle avait noté, aussi, beaucoup, et conservé des lettres, fixé des moments, préparé toute une vie dans quelques mots pour sa fille, qui aime les mots, sa fille tête de mule, son mignon, celle qui vit pour restituer l’émotion qu’elle n’a pas ressentie quand il l’aurait fallu.

« Moi je profite pas, je passe sans m’arrêter, je regarde en marchant, j’absorbe à toute berzingue et je rentre tenter de bricoler quelques lignes avec ça. Je vis pour restituer l’émotion que je n’ai pas ressentie quand il l’aurait fallu. Il y a une vingtaine d’années, des amis m’avaient invitée en Toscane puisque je devais pondre un long texte d’introduction à un livre de photos sur la Toscane. L’un d’eux m’avait écrit ensuite que, tout le long du séjour, il m’avait trouvée absente, pétrie d’ennui, limite moribonde, mais sur le papier, la Toscane était bien là et il était sidéré. Je ne changerai jamais, je n’ai jamais su quoi faire de la beauté présente, si ce n’est en souffrir parce que le bonheur est une chose qu’on vous reprend.« 

Alors Marie-Ange se penche sur tout ça, ses parents (« On vieillit par à-coups, je suis dans un à-coup » lui écrit un jour son père), leur drôle de vie (elles le sont toutes), sa place à elle, leurs relations à tous trois (mouvementées, distendues, vraies), et les autres, les copains, la vie. Et c’est beau. C’est exactement comme elle, vivant, drôle, tendre, gentiment mordant, profondément émouvant.

A lire.

En ont parlé : Calypso, Isabelle, Lu-cie&co, Ambre, …

« Mais la Parisienne n’a jamais porté dans son coeur le concept « famille » et ce n’est pas ce jour-là qu’elle a changé d’avis. Sauf pour le cousin Christian – un mignon gamin qui, tout petit, venait pleurer dans mes bras quand il avait bobo, et me suivait partout « comme un chevreau sa chèvre de mère », écrit ma mère à moi – retrouvé avec bonheur le jour de l’enterrement de mon père. Bonheur de courte durée puisqu’il ne va pas tarder à m’envoyer un texto disant : « J’ai un cancer du poumon qui a migré au cerveau bisou Christian » tel quel, sans ponctuation. Dans le style « évitons la langue de bois », il fait fort.« 

Notes de sa mère : « J’ai lu dans un journal qu’à la fin de l’été, avant d’hiberner, un ours noir pouvait manger trente-six kilos de fruits par jour, surtout des framboises et aussi des bleuets. C’est petit un bleuet, pour un ours.« 

Notes de son père : « Ton cousin Claude a lu ton livre sur Desproges de la première page à la dernière « sans respirer », maintenant il se sent obligé d’aimer Desproges, ce qui n’était pas le cas. Vous avez gagné tous les deux un adepte.« 

Du même auteur :

« Côté culture, n’achetez jamais un roman qui commence par : « Monsieur Monteux était natif de Crapone-sur-Arzon, mais depuis son mariage avec Aglaé Martin née Diatron, il avait emménagé à Retourniac. » Ca menace d’être chiant.« 

Dans la préface, Daniel Pennac, toujours, nous dit ceci : « Mais pourquoi faut-il qu’elle ne publie que tous les dix ans, cette conne ? Hein, pourquoi ? Dites-lui, vous, bon Dieu ! Dites-lui qu’il nous en faut plus et plus souvent… Dites-lui, moi, elle ne m’écoute pas. »
Alors deux choses : Daniel, hôpital, charité, tout ça, Marie-Ange, publiez plus et plus souvent. (Voyez comme je suis obéissante.)
Alors sinon, ces chroniques : il y a à bailler et à rire, à bof et à tûtàfet, à ça c’est tellement vrai et à c’est super bien dit, en plus. Moi j’ai aimé, sur l’ensemble, je le vois à des tonnes de petites cornes en bas des pages et à des passages entiers entourés, que je voudrais citer à titre d’exemple. Je le vois aussi à l’envie de plus en plus forte de lire encore du Marie-Ange Guillaume, aux interviews d’elle que je suis allée dénicher sur le net (sur un téléphone en plus, c’est méritant, vous savez), et à l’affection que je ressens spontanément pour elle à travers ses écrits.
« C’est moche un homme qui pleure. Tandis qu’une fille, c’est joli. Enfin, ça dépend. (…) En revanche, je pleure beaucoup sur les retrouvailles (après une heure de drame) et les séparations (après une heure de liesse). Même s’il s’agit d’un mélo parfaitement vomitif. Il suffit que le fils saute dans les bras de son père en couinant « Papa, je t’aime », et que le papa réponde finement « Moi aussi, fiston. » Et hop, deux paquets de Kleenex. Plus le happy end est con, plus le scénariste patine dans le sucre, plus je m’essore. Les psys appellent ça de l’incontinence émotionnelle. Ils disent aussi que ça dénote une grande intuition artistique et une large capacité à s’ouvrir sur le monde – je préfère.« 

« Quand j’arrête de fumer, je pleure du matin au soir. Il fait beau mais ça va se gâter, je pleure. Un gosse joue au ballon sur le trottoir, il va se faire écraser et le ballon aussi, je pleure. La seule fois où j’ai pleuré à un enterrement, c’était par manque de nicotine. On enterrait ma voisine de palier, je l’aimais bien mais quand même.« 

(Dans les insultes) « De plus, une certaine spontanéité s’impose. Le perfectionnisme peut nuire au projet, si j’en crois le cas de Jules. Voilà un petit gamin qui souhaite sanctionner une interdiction maternelle jugée abusive. Il passe un quart d’heure à ruminer une répartie saignante et, tout rouge de concentration, finit par sortir l’insulte du siècle, selon lui : « Va vomir dans ton slip ! » Ca ne va pas du tout. Primo, ce n’est pas vraiment une insulte, mais plutôt un conseil. Deuzio, c’est beaucoup trop sophistiqué. Résultat, une mère pliée en deux et un môme profondément vexé. Quelquefois un simple « pauv’ type » suffit largement, s’il est balancé avec le mépris adéquat.« 

L’odeur de l’homme
Pocket 2006, 181 pages.

Flaubert : « On ne se rencontre qu’en se heurtant, et chacun, portant dans ses mains ses entrailles déchirées, accuse l’autre qui ramasse les siennes. »

« Je me lève le dernier parce que la vie me tente modérément.« 

A quoi tiennent les choses, franchement, tout est tellement aléatoire… Entrer dans une nouvelle librairie, voir dans le grand mur des livres de poche un petit minuscule tout fin qui est juste mal rangé, qui dépasse un peu, de travers, le saisir, voir « Un livre d’une intelligence et d’une grâce inouïes » affirmé par Daniel Pennac sur la couverture, lui faire confiance, et PAN. Crucifiée.

« La dernière nuit » de Marie-Ange Guillaume (Le Passage, 2002 & Points, 2006, 94 p.) est un recueil de six nouvelles terriblement belles, profondément exactes, désespérément humaines.

Celle qui donne son titre au recueil parle d’un truc on ne peut plus banal, une liaison. Il est marié, elle n’est pas sûre de ce qu’elle fait, ça finit mal. Ça finit toujours mal. On y trouve ceci sur le bonheur : « Le bonheur se raconte mal. C’est ma main engourdie sur ton coeur qui bat encore, mon image minuscule reflétée dans tes yeux. C’est une île silencieuse où crient des milliers d’oiseaux, c’est une stupeur, un désert, un paquet de coton. Et ça ne dure pas. »
Ma préférée c’est « Tête de mule« . Louise, 92 ans. Bernard qui va aborder la cinquantaine. Le facteur. Qui monte les six étages une fois par semaine avec des provisions, envers qui elle est acrimonieuse. « Bernard était un brave type sans âge et sans famille qui ne se posait pas de questions. Il avait ses habitudes, elle en faisait partie. Moyennant quoi, il supportait sans broncher ses humeurs de vieille dame. » Mais attention, quand elle parle de quelqu’un d’autre : « Pas très content, Bernard. Elle le rationnait en Suze, elle se foutait royalement de sa santé, elle disait jamais merci, elle râlait tout le temps, et voilà que l’autre, il était impeccable. Même le fait de venir de Pantin résonnait comme un exploit, une qualité supérieure. Elle poussait le bouchon, quand même. » Leur histoire est belle, je vous laisse découvrir.
« Canicule » est douloureuse. Un papa, une petite fille, une mère malheureuse, la dépression rôde partout, ça gratte bien fort là où ça fait mal, attention.
Les trois autres sont plus courtes, plus légères, ça fait du bien aussi. Intelligence et grâce, Daniel Pennac ne ment jamais, de toute façon.

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