« 15 mai, 6 heures du matin

Les filles déjà à moitié.

Voilà comment ça s’est passé.

– Tu sais, Hélène, tu es un être humain plutôt agité.

Elle :

– Je suis un être humain ?

– Evidemment. Tu croyais être un chien ?

Elle réfléchit. Au bout d’un temps, elle dit, étonnée :

– Je suis un être humain. Je suis Hélène. Je suis une petite fille, je suis polonaise, je suis la fille de maman. Je suis varsovienne… Dis-donc, mais je suis beaucoup de choses, moi !

Une autre fois :

– J’ai une maman, un papa, une grand-mère, non : deux grands-mères, un grand-papa, une robe, deux mains, une poupée, une petite table, un canari, un tablier. Et vous, est-ce que je vous ai aussi ?« 

 Journal du ghettoJanusz Korczak

Robert Laffont, pavillon poche, 2012, 178 pages

Traduit du polonais et préfacé par Zofia Bobowicz (Pisma Wybrane, 1940-1942)

Henryk Goldszmit dit Janusz Korczak (Varsovie 1878 – Treblinka 1942) fut une figure légendaire du ghetto de Varsovie, et bien plus encore. Médecin, éducateur, écrivain de talent, il a voué toute son existence à la cause des enfants, et il peut être considéré comme le grand précurseur de la Convention internationale pour la protection de l’enfance. Ce journal n’est pas une transcription du quotidien dans le ghetto, mais au contraire un texte très personnel, parfois assez déroutant (il écrivait la nuit, rognant sur un temps de sommeil déjà très court, il était âgé, affamé et immensément préoccupé, ses écrits suivent difficilement une pensée qui, elle, va très vite). En même temps, quelle leçon. Il était un humaniste, un vrai, capable en pleine furie nazi de poser l’importance pour les générations futures d’une réflexion concrète sur l’euthanasie, de décomposer ses années de vie en septennats et d’en dresser les points principaux, il observait beaucoup, les gens et les choses, les actes, et alors que tout, autour de lui, aurait dû l’amener à se recroqueviller sur la survie de base, il ne cessait d’ouvrir sa pensée et parvenait à s’élever – c’est totalement impressionnant. Il avait créé un orphelinat, s’occupait de quelques deux cent enfants, et alors qu’on lui proposait un passe-droit, a refusé de les quitter lors du départ pour Treblinka. Il a été le premier à entrer dans la chambre à gaz.

« 22 juillet 1942 (Date du début de la « liquidation » massive du ghetto…)

Les journaux auxquels j’ai collaboré finissaient toujours par être fermés, interdits… ou faisaient faillite.

Ruiné, mon éditeur se suicida.

Tout cela, non pas parce que je suis juif, mais parce que je suis né à l’Est.

Ce serait une triste consolation d’apprendre que l’orgueilleux Occident ne va pas très fort non plus.

Ce serait, mais ne l’est pas. Je ne souhaite de mal à personne. Je ne saurais pas m’y prendre.« 

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