« Un jour, devant Oskar, il avait qualifié ces troubles d’effets secondaires induits par une grande idée. Oskar avait alors pointé sur lui un index menaçant : « Pas la peine de te fatiguer avec tes névroses; tu ne seras jamais un grand homme. Tout ce qui a de l’importance pour toi porte ton nom : c’est facile à reconnaître. »  A l’époque, cette remarque avait profondément irrité Sébastian. A présent, il la trouve apaisante. Enfant, il se torturait avant de s’endormir en tentant de répondre à cette question cruelle : si tu devais choisir entre la mort de ton père et celle de ta mère, qui déciderais-tu de sauver ? S’il devait choisir aujourd’hui entre Maike et la physique, voire entre Maike et le reste du monde (excepté Liam), eh bien, malgré toutes ses obsessions scientifiques et autres, sa femme pourrait dormir sur ses deux oreilles.« 

L’Ultime QuestionJuli Zeh

Actes Sud, 2008, 414 pages

Traduit de l’allemand (Schilf, 2007) par Brigitte Hébert et Jean-Claude Colbus

Il était une fois un physicien absolument brillant – pressenti pour apporter une contribution majeure à sa science, qui ne supportait personne au-delà d’une dizaine de minutes. Personne, sauf, un jour, un autre étudiant. Oskar et Sébastian deviennent alors amis, d’une amitié exclusive et dévorante. Sébastian, lui, s’intéresse à la nature du temps, et par extension aux éventuels mondes parallèles. Déjà engagés sur deux voies très différentes, voici que Sébastian se marie et devient père (terrible phrase d’Oskar lors du mariage sur le chapeau vert que devrait porter la mariée, artefact de toutes les issues de secours…). Il était également une fois une commissaire de police d’une naïveté telle qu’elle devait systématiquement recourir au contraire de ce qu’elle pensait pour exercer son métier, et un autre vieux policier condamné par une tumeur cérébrale lui créant une voix narrative dans la tête (d’où le « pensa, pense » du titre, malédiction délicieuse pour le lecteur). Alors… Un meurtre sera commis, une enquête sera menée, une émission regardée, et une amitié à la fois explosera et n’explosera pas.

Un roman extrêmement séduisant, qui aura mis plusieurs années à enfin m’atteindre. C’est amusant car il illustre littéralement l’adage selon lequel il y a un moment pour chaque lecture : je le possède depuis sa sortie, j’aime l’auteure, j’ai tenté de le lire déjà plusieurs fois, l’abandonnant sans cesse, ne parvenant pas à entrer dans son univers. Pour autant, il a toujours résisté à mes dégraissages de bibliothèque, car je VOULAIS le lire, je SAVAIS qu’un jour j’y arriverai. C’était maintenant, et il m’a apporté un plaisir fou, en raison même de son accès obtus, de ses périphrases et de ses personnages tous un peu barrés, à la frontière de l’onirisme.

L’avis de Cachou.

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