« Ca a commencé comment ? risqué-je.

– J’étais une de ses clientes, explique-t-elle. Je fréquentais la librairie depuis, oh, six ou sept ans. Un jour, j’étais à la caisse pour payer – je m’en souviens comme si c’était hier – quand M. Pénombre m’a regardée dans les yeux et m’a dit : « Rosemary (elle l’imite bien), pourquoi aimez-vous autant les livres ? » Et moi j’ai répondu : « Ecoutez, je n’en sais rien. »« 

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M. Pénombre, libraire ouvert jour et nuitRobin Sloan

Michel Lafon, 2014, 394 pages

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Mothe

Qui pourrait résister à un livre qui parle de livres ? Pas moi, en tous les cas, et si Mister Penumbra (quel dommage d’avoir traduit ce nom) n’est pas le roman du siècle, il est parfait pour titiller et ravir sa lectrice; la preuve ? Je n’ai pas pu résister au googlage de certains trucs, et j’ai franchement ri en tombant sur ceci : Did I mention that Sloan is clever?  You’ll find yourself Googling “Gerritszoon” and “font.”  (Yes, you will.) Hé ben ouais, d’accord, j’ai succombé (comme les autres visiblement), à voir maniées avec adresse l’invention pure et simple et la réalité la plus froide, on ne parvient plus très bien à démêler les domaines, et c’est BON ! Une narration toute simple, en fait plutôt un narrateur plein de bonhomie, Clay pourrait être notre voisin/fiston/collègue, il est les deux pieds dans son époque, débrouillard, malin et naïf à la fois, il a les bons potes au bon moment, sait en tirer partie, et nous embarque dans une aventure ultra sympa. Je ne tiens pas tellement à la présenter plus que ça, parce que les mots « société secrète », « vieux livres », « code », « cryptages » etc. sont très connotés « ringard et lourdingue » (et rebattu), or l’étincelle (jouissive) du roman se tient très exactement dans la modernité la plus technologique de son propos :  Google comme si vous y étiez, la solidarité geek, la recherche et la conceptualisation de l’homme de 3012. Et ça fonctionne vraiment bien, il y a aussi (et surtout peut-être) le côté chaud et douillet d’une bande disparate, comme un jeu de rôle grandeur nature (j’ai pensé à Scoubidou aussi !), comme des gens très différents aux aspirations très éloignées qui se rejoindraient l’espace d’un court instant autour, finalement, des livres. Pas beau, ça ?

« La richesse de ces bibliothèques, c’est d’être toutes différentes. (…) Et alors nous, ici, à San Francisco, nous nous démarquons carrément des autres.

– C’est-à-dire ?

– Eh bien, nous avons des livres qui peuvent réellement donner aux gens envie de les lire !

A ces mots, Pénombre éclate de rire en découvrant toutes ses dents.« 

« Les livres : ennuyeux; les codes : youpi. C’est ça, les gens qui gouvernent Internet.« 

« Cette fille est pétillante de vie. C’est pour moi le filtre numéro un pour sélectionner les nouveaux amis et (petites) amies, et c’est le meilleur compliment que je puisse faire à quelqu’un. J’ai souvent cherché comment s’allume cette étincelle – à reconstituer le cocktail de caractéristiques qui s’élabore dans la froideur et l’obscurité du cosmos pour faire naître une étoile. Je sais que ça se joue surtout sur le visage – autour des yeux, mais aussi du front, des joues, de la bouche et des micromuscles qui les relient.

Kat a des micromuscles très séduisants.« 

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