« Quand je mourrai, laissez les orties pousser sur ma tombe – et qu’elles piquent !« 

rueinvolontaire

Rue InvolontaireSigismund Krzyzanowski

Editions Verdier, collection Slovo, 2014, 59 pages

Traduction du russe et préambule par Catherine Perrel

Sébastien Lapaque, avec sa « Théorie de la carte postale« , m’avait tellement plu que je l’ai beaucoup offert; j’ai dû bien choisir mes destinataires car les retours m’enchantent régulièrement, de par leur diversité et la sagacité de leurs formes. Ainsi m’est arrivé cette très jolie surprise, accompagnée d’un petit mot adorable :  « Un petit livre (notamment) épistolaire pour répondre avec paresse et en pratique à ta carte postale théorique ! » J’étais donc très favorablement disposée en ouvrant cette Rue Involontaire, et découvrir Sigismund Krzyzanowski ne m’a pas déçue ! Auteur non publié de son vivant, invisible, il a des timbres mais personne à qui écrire; qu’à cela ne tienne, à une fenêtre éclairée, au facteur, au noir de la nuit il s’adresse. Nous sommes à Moscou dans les années 30, sa plume est noire comme ses conditions de vie, mais emplie d’un humour féroce qui se rapproche de celui d’Alphonse Allais (en tout cas, il me l’a évoqué). Il aime les aphorismes, les histoires de rien, les contes signifiants, et la traduction est d’une fluidité réjouissante. Une très jolie découverte !

Emmanuelle Caminade l’évoque joliment.

« Et pourtant, cher et hasardeux destinataire, je crois déchiffrer en vous un certain sentiment d’offense, voire d’ennui, qui là – dans les secondes qui viennent – va froisser ma lettre et la jeter au loin. Attendez encore une ligne ou deux. Car au fur et à mesure que le niveau d’encre baisse – goutte après goutte – dans l’encrier, dans l’écrivant – verre après verre – le niveau de vodka monte. Vous-même ne refusez sans doute pas de boire un petit coup de temps à autre. Santé ! Il y a peu, après deux flacons, j’ai entrepris d’écrire une carte postale à Dieu. Je l’ai adressée comme suit : A Dieu. A remettre en mains propres. » Véridique, parbleu ! Et en allant chercher une troisième fiole, je l’ai jetée à la boite. Quand je me suis réveillé, je l’avais oubliée, mais elle, elle ne m’avait pas oublié. Deux jours plus tard, je l’ai reçue avec le tampon « Destinataire inconnu ». Allez dire après ça que notre poste marche mal. Santé !« 

« Quant à moi, je ne suis aucunement un auteur, mais… un noteur. »

« Me revoilà, fenêtre. Vous êtes sans doute écrivain. Qui d’autre veillerait nuitamment sous une lampe ? J’avoue, je n’aime pas nos écrivains. Ils sont tous pareils et parlent tous de la même chose. La vie donne des thèmes à foison, un sujet enfourchant l’autre et en poursuivant un troisième. Et eux filent à bride abattue dans l’autre sens. Ils n’ont qu’une thématique étique. Bien. Et après ? Vous autres, écrivains, vous vous servez de votre encrier comme une pieuvre de sa poche d’encre :  pour vous défendre. Créer le trouble et vous carapater. Et chaque nouveau livre esquive le précédent. Avec une agilité de pieuvre.« 

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