Les singuliersAnne Percin

La Brune au Rouergue, 2014, 386 pages

Percin

1888, 1889, 1890, trois années de la vie d’Hugo Boch (des Villeroy & Boch) sous la forme de sa correspondance avec son ami d’enfance Tobias, sa cousine Hazel (et quelques autres, brièvement). Roman entièrement épistolaire, qui ne cesse d’émerveiller son lecteur et pousse toujours un peu plus loin, un peu plus fort, qui parvient à surprendre avec une profondeur psychologique inattendue et une intrigue au cordeau. En mêlant personnages de pure fiction et réalités historiques, Anne Percin signe avec ces Singuliers un roman éblouissant ! Dès la page 17, je suis tombée sous le charme d’Hazel : une demoiselle qui débute sa première lettre par « Mon petit bonhomme, ne crois pas que tu puisses t’en tirer comme ça » et qui la termine par « Ta fulminante » (sans compter les si charmants oufti ! qui lui échapperont par la suite) ne peut que séduire le lecteur; une cousine tendrement chérie, qui reste proche quoi qu’il arrive, qui s’accroche, s’obstine, se débat avec la misogynie qui règne en maître, un peu trop grande, beaucoup trop libre, rieuse et travailleuse. Une artiste, bien sûr, comme Hugo, comme Tobias, la peinture, la photo, les peintres, la construction de la Tour Eiffel, le Paris de Toulouse-Lautrec, la Bretagne, la Belgique, Gauguin, les Van Gogh (Fan Ror), la mort qui plane, toujours, qui gagne, parfois. Peindre. (Adage asséné à tous les première-année : « Ne touchez pas à la couleur, elle rend fou !« ) Tout est vivant, vibrant, limpide. Pure excellence.

Hazel : « La nudité des femmes, c’est à croire qu’elle ne vaut rien. Et peut-être, en effet, qu’elle ne vaut rien, cette nudité de l’académie. On ne voit que des femmes faites au moule, avec des seins fermes et droits, sans ventre, le sexe glabre et les cheveux qui cascadent sur les reins, qui ont toutes l’air d’avoir posé pour la Vénus de Cabanel. Des femmes de pâte d’amande, des femmes de sucre candi ! Il n’y a qu’à voir avec quelle gourmandise le vieux Lefebvre assiste aux cours et, sous prétexte de nous donner des leçons, se rince l’oeil gratis ! A croire qu’on n’a choisi les filles que pour lui plaire ! Lorsque, par hasard, presque par erreur, il s’en glisse une à la taille un peu épaisse, aux seins mous, aux cheveux sales, aux grands pieds ou je ne sais quoi, mes camarades la jugent laide et quittent l’atelier en disant qu’on ne peut pas dessiner « ça » ! Moi, je reste et je suis la seule à montrer mes académies le samedi à M. Lefebvre, qui me dit d’un ton désolé : « C’est ressemblant… hélas ! »

« Hélas ! » Mais dans quel monde croit-il qu’on vive, cet imbécile ?« 

Hugo : « C’est ainsi que j’ai appris que Gauguin n’accepte jamais de cadeau : il préfère faire des dettes, ça lui paraît plus noble. A chacun sa morale.« 

Tobias : « Bon, c’est dit, tu ne viens pas !

Tant pis pour toi, on serait allés chez les Vingt, voir les gens qui se congratulent ou se disputent, j’aurais été atrocement désagréable, tu aurais été gêné, nous nous serions disputés, la vilaine Anna Boch nous aurait jeté de la porcelaine à la tête, bref on se serait bien amusés.« 

Vincent : « Son art ne sera jamais compris que par ses frères, les artistes très artistes, et des heureux du petit peuple, du tout petit peuple.

(…)

C’est quand on le compare aux autres qu’on comprend vraiment comment Vincent peint : il s’arrache le coeur, tout simplement.« 

Tobias : « Il a raison, ton Gauguin : il faut s’habituer à l’idée de n’être pas aimé. C’est la deuxième tâche la plus difficile d’un artiste, la première étant d’être absolument soi-même. Supporter la moquerie, la raillerie, le refus de tout ce que l’on est, de tout ce en quoi l’on tient, se voir imposer le silence et ne pas pouvoir riposter : voilà la grande, l’insupportable, la nécessaire mission d’une vie. Je ne parle pas seulement de la vie d’artiste. Voilà pourquoi l’amour et l’amitié sont des miracles : parce qu’il ne faut jamais s’y attendre ni croire qu’on les mérite. Seuls les morts méritent quelque chose. Ils ont l’immunité, eux. Ils sont de l’autre côté, ils ont gagné.« 

Ils ont eu le bon goût d’en parler : Didier, Leiloona, Laurie, Argali, On l’a lu, Clarice, Nathalie, Valou, …

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