« Mais je suis là. Tu me veux tout entier ou quoi ? – Oui, exactement, dit-elle en m’attrapant les mains et en m’attirant à elle.« 

Knausgaard 2

Un homme amoureux (Mon Combat, Livre II) – Karl Ove Knausgaard

Denoël & D’ailleurs, 2014, 778 pages.

Traduit du norvégien par Marie-Pierre Fiquet (Min Kamp 2, 2009)

Deuxième partie de la folle entreprise de Karl Ove Knausgaard, et à l’instar de la première, cette brique conséquente se lit à une vitesse foudroyante et embrasse des sujets bien plus vastes que ce que son titre indique : il est ici certes question d’un homme amoureux, dans une chronologie éclatée, mais aussi de la famille au sens plus large et au fond de la place d’un individu dans une société donnée à un moment précis. C’est difficile de rendre compte de ce qui fascine autant dans cette tentative, et par un effet pervers des thématiques fondamentalement intéressantes (comme la comparaison poussée Suède/Norvège ou les considérations purement littéraires ou encore (mais pas seulement !) les rouages de la lecture ou de l’écriture) qui sont longuement exploitées et finement traitées peuvent apparaître comme des excuses, comme si ce qui captivait le lecteur c’était une forme de voyeurisme et qu’il cherchait à s’en défendre.

Par exemple, je ne sais pas ce que je pense de ceci : pages 96 et 97, il explique que la période incroyable du début de son (très grand) amour lui a offert « six mois, six mois pendant lesquels je fus absolument heureux, absolument présent au monde et à moi-même, jusqu’à ce que cet état commence à perdre de son éclat et que le monde m’échappe une fois encore. » La naissance de sa première fille : « Alors que l’état amoureux avait débordé de folie, de spontanéité, de vie et d’ivresse, celui-ci était plein de délicatesse et d’une infinie attention à ce qui se passait. Ca dura quatre semaines, peut-être cinq« . Mais : « (…) car j’écrivais. Ce qui jusque là n’avait été qu’un long essai littéraire commençait lentement mais sûrement à prendre l’étoffe d’un roman pour atteindre bientôt le point où il devint tout pour moi et où je ne pouvais rien faire d’autre qu’écrire. J’emménageai dans mon bureau et y travaillai jour et nuit, ne dormant qu’une heure de temps à autre. Un sentiment absolument fantastique m’habitait, un feu brûlait en moi, ni chaud, ni dévorant, plutôt une sorte de clarté froide et nette. La nuit, j’allais m’asseoir avec une tasse de café sur le banc devant l’hôpital et fumer, les rues étaient désertes et c’est tout juste si je pouvais rester en place tellement ma joie était grande. Tout était possible, tout avait du sens. Par deux fois dans mon roman, j’atteignis des hauteurs insoupçonnées, et ces deux passages, qui sont restés pour moi un mystère de la création et que personne n’a remarqués ni commentés, valaient à eux seuls les cinq années de tâtonnements et d’échecs qui les avaient précédés. Ce sont là deux des meilleurs moments de ma vie. De toute ma vie. » C’est très honnête, ce n’est pas destiné à blesser qui que ce soit, et évidemment ce n’est pas à mettre en comparaison, tout peut très bien s’additionner et former un tout très harmonieux; mais voir ceci écrit sur deux pages, et donc placé en quelque sorte en balance, a quelque chose de profondément dérangeant, a fortiori pour qui est concerné.

Il y a des moments très forts dans ce livre, la lettre qu’il écrit à Linda est bouleversante (géniale !), le récit de l’accouchement (c’est vraiment très différent en Suède), la beauté de son regard sur ses enfants et la mesquinerie du quotidien dans un couple, le tout sans fard, sans effets, son inaptitude au lien social et la façon dont il y réfléchit, l’humour qui surgit ponctuellement et toujours cette fluidité, cette évidence qui nous pousse à tourner les pages sans que jamais on ne soit rassasié.

En fait, c’est un peu comme si il avait atteint la vraie neutralité, en se prenant pour sujet. En dévorant les deux seuls tomes traduits à ce jour (frustration insoutenable que de savoir que quatre autres sont là disponibles – mais en norvégien…) le lecteur n’aime pas Karl Owe Knausgaard. Pas plus qu’il ne l’admire, le plaint ou le déteste, d’ailleurs (pour être honnête, il est quelque peu irritant, tout de même). Non, on est là les yeux écarquillés, on en prend et on en jette, on rapproche, on transpose, on extrapole. On se questionne aussi, beaucoup.

C’est étrange. C’est autre, ailleurs, différent. Et en ce sens, formidable.

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