Des créatures obstinéesAimée Bender

L’Olivier, 2007, 187 pages

Traduction : Agnès Desarthe

Bender

Quinze textes, certains très courts, aucun vraiment long, un recueil de quinze nouvelles très étranges. J’avais bien aimé (sans passion non plus) « La singulière tristesse du gâteau au citron » (en fait j’avais plus aimé l’histoire et l’idée que la narration proprement dite) et n’étais même pas allée au bout de « L’ombre de moi-même », aussi quand Cachou m’a offert ces nouvelles en disant « ça a l’air pas mal », je ne voulais pas me montrer ingrate ou quoi mais j’étais moyennement convaincue. Je le suis entièrement après lecture, et c’est complètement fou comme ce qui ne parvenait pas à me séduire tout à fait dans le format du roman explose toutes les frontières dans l’exercice de la nouvelle; car enfin, la trame de chacune de ces histoires est bizarre, étrange aussi bien dans sa forme que sur son fond, un mélange de contes cruels (voire macabres) et d’innocence très pure, une fantaisie guillerette intimement associée à une véritable gravité, une proposition permanente qui jamais ne se ressemble, ni ne ressemble à rien de ce que je connais. On ne peut même pas se dire ok, je vois le genre, allons-y, lisons ça, ça change sans cesse, ce n’est jamais le même genre, justement. Par exemple « Terminus« , qui commence ainsi  : « L’homme se rendit à l’animalerie pour s’acheter un petit homme de compagnie. » : nous sommes dans un monde à deux niveaux, il y a « nous », les « grands », et à une échelle miniature une société identique, les « petits »; le grand achète donc un petit, le met en cage, s’en entiche, cède à la tentation de le maltraiter, mais l’épilogue est fabuleux, et en même temps irrésistiblement triste. Rien n’est pareil, dans les quatorze autres nouvelles, mais toutes nous agrippent dès les premiers mots et on ne sait pas toujours, lorsqu’on les a terminées, si on les a vraiment comprises, ni même aimées, au fond, mais impossible en tous les cas de s’en détacher ou de les reléguer hors de nos pensées d’un mouvement négligent : c’est du costaud. Je pense que la traduction d’Agnès Desarthe joue un rôle dans le côté irrésistible de la chose, en tout cas son propre univers a une filiation avec celui d’Aimée Bender, et leur union est des plus enthousiasmantes.

Et en plus elle lit est moins séduite (encore que).

(Il y a des phrases, dans ces textes, qui m’ont tellement plu* que ça a été le déclic (il serait temps, vous me direz) : assez de recopier tous ces beaux extraits, ces citations, ces morceaux d’éclat qui résonnent – pour une raison ou pour une autre- en moi au moment de leur lecture et de les laisser s’empiler dans un vide numérique stérile : je compte investir dans un très joli répertoire grand format (idéalement, couverture souple et/ou spirales) (des suggestions de modèles ?) et recopier tous ces mots que j’aime à la main, en m’appliquant (mon écriture est terriblement laide), à la lettre de leur « mot-clé », pour me permettre de mettre la main dessus plus facilement si besoin mais surtout pour le plaisir d’entrer les mots dans mes doigts, physiquement.)

*(Vous avez vu ce titre ? C’est pas une phrase géniale, ça ? « C’était comme si tout l’après-midi s’était fait couper les cheveux trop courts. »  ==> On voit tellement la sensation que ça évoque….)

Et aussi :

« Elle se jeta sur lui comme une courte averse à la saison des vents. »

« Je sentis monter en moi une vague d’efficacité entièrement fictive. »

« Mais voilà, la femme qu’il rencontra était la femme qu’il rencontra et, quoi qu’on en fasse, on ne peut jamais se dé-rencontrer. »

« Le brie n’était plus qu’une coquille vide parce que ces débiles ne savent pas que la croûte blanche du brie fait partie intégrante du goût, que ça ne compte pas si on ne mange que le moelleux, que les français partiraient en masse, s’ils étaient invités à cette soirée et s’ils voyaient des Américains excaver le fromage comme des troglodytes, mais les gens, à cette fête, n’aiment que le mou du fromage, et les jeans mous. »

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