*(Qui est né rond ne meurt pas carré)

« J’allume mon portable pour voir l’heure exacte. (…) Trente appels en absence. Un seul numéro, je le connais bien. J’appelle tout de suite.

– Qu’est-ce que tu fabriques, Enzo ?

– Qu’est-ce que j’ai fait, maman ?« 

Querelle autour d’un petit cochon italianissime à San SalvarioAmara Lakhous

Actes Sud, 2014, 195 pages

Traduit de l’italien par Elise Gruau (Contesa per un maialino italianissimo a San Salvario, 2013)

Lakhous

En voilà un titre à rallonge, directement inspiré de « Cercle de craie caucasien » de Brecht (pourquoi, comment, il vous faudra lire le roman pour savoir). On y suit Enzo Laganà, journaliste pas très regardant quant à ce qu’il publie mais par ailleurs être humain tout  à fait potable : parce qu’il est à Marseille (en jolie compagnie) quand Turin est secouée par une vague de règlements de comptes, et qu’il dispose d’un ami comédien extrêmement doué pour les accents et les rôles de composition, il propose une version des faits complètement imaginaire : une guérilla romano-albanaise – à grands renforts d’informateurs fictifs, donc – que son rédacteur en chef est ravi de publier. Il sera comme il se doit rattrapé par la réalité mais pas avant de jouer également les arbitres dans un conflit à base de cochon à haut potentiel dégénératif, tout en subissant allègrement l’ingérence permanente (et très drôle) (quelle organisation !) de sa mamma.

37 ans, pas marié, pas d’enfants, bon cuisinier (mais très secret quant à ses recettes), voisin amical, ouvert d’esprit et très heureux de vivre à San Salvario, un quartier populaire et cosmopolite de Turin, cet Enzo est très sympathique. Malgré sa constante tendance à sociologiser, c’est très allègrement qu’il nous entraîne dans cette aventure italienne, le ton est résolument bon enfant – bien que les sujets ne le soient pas : à cet égard, c’est prendre les poutres pour croiser les pailles dans nos yeux à tous, « plus prompts à désigner des boucs émissaires qu’à analyser des phénomènes complexes« , pour citer la 4° de couv. Mais quand c’est fait avec vivacité, bon esprit (donc mauvais, en fait) (irrévérence, quoi) et que l’histoire racontée se tient, j’aime ça, tout simplement.

« Et vu que mon esprit n’est pas très créatif, surtout le matin, Bellezza en profite et m’entraîne dans un long monologue hautement intellectuel sur l’intégration des étrangers dans notre pays.

– Pour moi, l’intégration nécessite de tout accepter, déclare-t-il.

– Ca, ça n’est pas de l’intégration, mais l’assimilation, le colonialisme.

– Moi, j’en ai rien à foutre. Si un immigré musulman vient et me dit qu’il veut vivre dans notre pays et peut-être devenir citoyen italien, tu sais ce que je lui dis ?

– Non.

– Tu aimes la bière ? Tu manges du jambon ?

– Et s’il te répond par la négative ?

– Cher musulman, je suis désolé que tu n’aies pas les qualités requises.

– Très intéressant.

On pourrait ajouter à la liste des critères pour obtenir la citoyenneté l’épreuve du cochon. Peut-être sera-t-elle plus décisive que l’examen d’italien. S’il est un mot qui me fout les nerfs en pelote, c’est bien celui d’intégration ! Je l’entends depuis que j’existe. Les gens comme Bellezza ne se souviennent pas ou ne veulent pas se souvenir de l’accueil terrible qui a été fait aux Méridoniaux dans les villes du Nord comme Milan et Turin. Ils arrivaient à la gare de Porta Nuova après un long voyage dans le « train du soleil », qui partait de Palerme ou de Syracuse pour former un long convoi, qui traversait ensuite la Calabre, la Basilicate, la Campagnie, le Latium, la Toscane et la Ligurie. Autrefois comme aujourd’hui, on disait que les nouveaux arrivants (appelés Napuli, les Napolitains ou carrément les Marocains) n’étaient pas « intégrables ». On les dépeignait comme des arriérés, des analphabètes, des gens dangereux et suspects de délinquance en tout genre. Mieux valait les maintenir à bonne distance. « On ne loue pas aux Méridoniaux » était le slogan de cet accueil, que l’on a vite oublié. Moi, je m’en souviens, je me souviens de tout : les rires des camarades de classe, quand mon nom était prononcé : Laganà ! Oui, moi aussi j’avais honte et j’aurais voulu un nom différent, pas calabrais, mais le plus nordique nordique nordique possible. Je me souviens des questions que l’on me posait quand j’étais petit : « C’est vrai que vous faites pousser du basilic dans la baignoire ? » Ou encore : « Pourquoi êtes-vous paresseux ? » Tant de mépris et d’humiliation. Ensuite on a pensé qu’il valait mieux cacher la merde sous le tapis. Tourner la page sans même la lire. Je me demande : une intégration sans acceptation, sans respect, sans compréhension, sans mémoire, est-elle possible ?« 

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