« Madame,

nous on doit donner aux bébés le nom de ceux qui sont morts déjà. » Le sien provenait de sa tante décédée dans un camp de Pologne, et il signifiait, me confia-t-elle, Hidden Beauty. Au retour de l’école, j’avais cherché plus encore, et avais trouvé : Hadassa, flowering myrtle.

Myrte, arbre ou arbrisseau à feuilles coriaces, et je pensai que son nom lui ressemblait. Une enfant de onze ans, et devant elle, les six cent treize commandements de la Torah.« 

hadassa

HadassaMyriam Beaudoin

Léméac, 2006, 197 pages

Il reste deux jours pour Québec en septembre et je me suis enfin décidée à lire ce roman que Yue a aimé au point de me l’offrir deux fois (elle est comme ça, Yue, quand elle aime, elle distribue, elle arrose, elle inonde !) et j’ai compris l’émotion qui a été la sienne : Hadassa est un roman délicat et feutré qui creuse doucement son chemin vers le coeur du lecteur. Alice, la narratrice, a répondu à une annonce pour enseigner le français en première année de collège dans un établissement privé, sans réellement regarder de quoi il était question. Elle n’est pas professeur de formation, mais il s’agit ici de prendre en charge les après-midi (avec malgré tout un programme scolaire à respecter bien sûr) de petites filles de onze et douze ans faisant partie de la communauté juive hassidique de Montréal. Elle ignore tout de leur monde et découvre au fil des jours les difficultés mais aussi les grandes joies des rapports inter-culturels : les interdits sont légion (aucun contact physique, pas de télé ni de films ni ne dessins animés – des livres, oui, mais lus en amont par la direction et censure de certains passages/mots/images…) et elle marche sur des oeufs, avec une très grande bonne volonté. Tandis qu’elle s’attache démesurément à la petite Hadassa, Jan, un de ses amis émigré polonais tombe amoureux de Deborah, une femme mariée hassidique. En alternance nous sont racontés les bouleversements profonds que chacun ressent, jour après jour, le temps d’une année scolaire… Le grand respect avec lequel le monde hassidique est évoqué permet bien sûr d’en savoir un peu plus sur lui mais au-delà de cet aspect, j’ai trouvé très intéressante la façon dont la naissance du sentiment d’attachement est rendue : on ressent vraiment la force de ce qui se noue entre une élève et son prof, on comprend la fascination qu’expérimente Alice envers la vie de ses élèves (et non l’inverse, c’est notable), et on se désole avec Jan et Deborah des amours impossibles. De plus (mais ça pourra déplaire à certains), j’ai adoré le mélange permanent des langues (peu traduites), français, anglais, polonais, yiddish.

Hadassa a conquis : Yue (donc), Allie, Le Papou et Karine aussi, entre autres.

« – Madam, commença-t-elle avec une voix claire.

Dassy has you in her heart.

La phrase avait été dite. Une révolution. J’étais dans le coeur d’Hadassa, j’étais dans un coeur de petite fille juive, même si en dehors de l’école je portais des pantalons et faisais de la bicyclette, même si à mon âge, it is so surprising, je n’avais ni enfant ni mari, même si dans le tiroir de mon bureau je ne gardais pas de livre biblique, je ne fêtais pas Yom Kippour, ni Hannouka, ni Pourim, ni aucune autre fête juive.

Dassy has you in her heart. La phrase, je le savais, allait s’installer quelque part et rester pour toujours.« 

Publicités