« Puis il pensa à la jeune femme blonde qui voulait l’empêcher d’entrer au Richmond avec le chien, et il éprouva pour elle une haine douloureuse. Les vieillards armés de perches ne l’irritaient pas, il les connaissait bien, il en tenait compte, jamais il n’avait douté qu’ils existaient et devaient exister et qu’ils seraient toujours ses persécuteurs. Mais cette jeune femme, c’était son éternelle défaite. Elle était jolie et elle était apparue sur la scène non pas comme persécuteur mais comme spectateur qui, fasciné par le spectacle, s’identifie aux persécuteurs. Jakub était toujours saisi d’horreur à l’idée que ceux qui regardent seront prêts à maintenir la victime pendant l’exécution. Car, avec le temps, le bourreau est devenu un personnage proche et familier, tandis que le persécuté a quelque chose qui pue l’aristocrate. L’âme de la foule qui s’identifiait jadis aux misérables persécutés s’identifie aujourd’hui à la misère des persécuteurs. Parce que la chasse à l’homme est en notre siècle la chasse aux privilégiés : à ceux qui lisent des livres ou qui ont un chien.« 

La valse aux adieux Milan Kundera

Gallimard 1976 & 1986 pour la traduction revue par l’auteur, 183 pages

Traduit du tchèque par François Kérel (Valcik na rozloucenou, 1973)

Une valse en cinq temps, un vaudeville dramatique, cinq journées que nous passons dans une petite ville d’eau, au milieu de patientes venues traiter leur infertilité. Il y a le musicien célèbre qui cherche à se dépêtrer d’une grossesse chez une de ses fautives conquêtes, le médecin eugéniste qui rêve aussi de se faire adopter, par l’américain aux frontières du Fantastique qui est comme une clé magique pour qui le croise, la patiente moche que l’ex-prisonnier qui va enfin pouvoir quitter le pays a pris sous son aile, l’infirmière enceinte et son amoureux transi et enfin l’épouse du musicien, crucifiée par une jalousie maladive et handicapante. Tout ce petit monde se croise, s’englue, s’observe et se trompe, beaucoup. Un court roman vif et nerveux, qui mêle en un résultat fascinant l’humour et le désespoir, la médiocrité de l’âme humaine et la meilleure manière de s’en accommoder.

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