« Je suppose qu’à beaucoup de ceux qui me lisent les doutes que je décris là semblent totalement abstraits, spéculatifs, déconnectés des vrais problèmes de l’existence. Moi, ils m’ont déchiré, et j’écris ce mémoire pour me le rappeler.« 

Carrère

Le RoyaumeEmmanuel Carrère

P.O.L., 2014, 640 pages

J’ai adoré ce livre autant qu’il m’a agacée, un mélange détonnant qu’il n’est pas désagréable d’expérimenter ponctuellement : ça réveille, en tous les cas. Emmanuel Carrère a cru en Dieu, pendant trois ans, à sa manière obsessionnelle et vétilleuse. Puis il a cru que croire était folie, puis il a voulu comprendre comment on pouvait croire, et croire quoi exactement, d’abord ? Alors il a rassemblé tout ce qu’il a pu trouver sur les débuts du Christianisme (dommage de ne pas avoir la bibliographie en fin d’ouvrage) et il s’y est attaqué tout debout, son « ticket d’entrée » étant Saint Luc. Pas un instant d’ennui dans ces 640 pages, même si parfois l’intérêt se relâche (la construction est brouillonne, à tout le moins), et l’enquête que mène Emmanuel Carrère nous passionne corps et âme, autant par les manques qu’elle pointe que par la vie qu’il insuffle dans la série d’évènements déjà très connus qu’il relate. Pierre Assouline souligne quelques erreurs/naïvetés/lieux communs/contre-sens, mais ils ne m’ont gênée en rien, à vrai dire. Non, ce qui m’a été de plus en plus pénible (au point d’en avoir parfois envie de jeter l’éponge) (ce qui est totalement paradoxal, je serais capable de subir des platitudes sans sourciller mais que le langage me heurte et me voilà prête à châtier ?) c’est la langue, donc. Plus exactement les facilités auxquelles elle cède par endroits (nombreux, tout de même) et puis sans doute cette volonté de choquer assez régulièrement (par exemple les pages sur la brune dont la masturbation l’excite tant, censées expliquer que la représentation de Marie en Madone irréelle ne cadre pas, m’ont paru vraiment superflues) dont je ne comprends pas les réelles motivations. L’usage abusif d’analogies, aussi, m’a lassée : elles sont parlantes, évidemment, mais je ne peux pas croire que ce soit là tout ce dont l’auteur dispose en terme de vulgarisation. Alors, vraiment, je m’interroge : pourquoi ? Pourquoi cette forme, répétée, lancinante, de propos rugueux ? D’autant plus que, comme il l’exprime au sujet du travail de Paul Veyne, ce texte contient également une sorte d’allégresse, on participe pas à pas aux sensations et sentiments que ce qu’il met au jour, suppute, extrapole ou envisage suscite chez lui. Enfin il est beaucoup reproché à Emmanuel Carrère son manque d’humilité, il est indéniable – la phrase de conclusion même sonne à mes oreilles comme de l’orgueil, encore – mais absolument pas gênant, selon ma lecture, car reconnu, peut-être même revendiqué, et ne subit jamais le manque d’envie de partager : au fond, j’ai reçu ce livre comme une invitation, il m’a donné envie de creuser le sujet. Pas si courant, non ?

Merci Cachou !

« Paul insiste assez, dans ses lettres, sur le fait que non seulement il travaille pour manger mais en plus il travaille de ses mains, pour qu’on comprenne qu’il n’y était pas forcé, que justement c’était un choix de sa part. Un tel choix, si on y pense, est rare. De grandes figures intellectuelles et morales du siècle dernier, Simone Weil, Robert Linhart, les prêtres ouvriers, ont voulu en s’établissant en usine partager une condition à laquelle le sort ne les astreignait pas. Il me semble que nous sommes de moins en moins nombreux, aujourd’hui, à comprendre leur exigence, et ce qui est certain, c’est qu’à l’exception de Paul les Anciens ne l’auraient pas comprise du tout. Epicuriens ou stoïciens, tous les sages enseignaient que la fortune est changeante, imprévisible, et qu’on doit être prêt à perdre tous ses biens sans murmurer, mais aucun n’aurait conseillé ni même imaginé de s’en défaire volontairement. Tous considéraient le loisir, le libre usage de son temps, ce qu’ils appelaient l’otium, comme une condition absolue de l’accomplissement humain. L’un des plus célèbres contemporains de Paul, Sénèque, dit là-dessus quelque chose d’assez mignon, c’est que si par malheur il se trouvait réduit à travailler pour vivre, eh bien il n’en ferait pas un drame : il se suiciderait, voilà tout.« 

« Rien de tout cela n’est impossible et je suis tout à fait acheteur de telles conjectures, la seule chose sidérante est qu’à aucun moment ce professeur d’exégèse, publié par une maison sérieuse, cité avec estime par ses pairs, n’est effleuré par l’idée de signaler à son lecteur qu’il n’en sait rigoureusement rien. Que faute de documents comme les lettres et les Actes il est réduit pour reconstituer les dernières années de Paul à sa seule imagination et à la « conviction », évoquée dans une note et nullement argumentée, que la seconde lettre à Timothée est authentique – ce que presque personne ne pense depuis deux siècles. Ce que j’en dis, ce n’est pas pour débiner l’auteur de cette biographie, mais pour me rappeler que si je suis libre d’inventer c’est à la condition de dire que j’invente, en marquant aussi scrupuleusement que Renan les degrés du certain, du probable, du possible et, juste avant le carrément exclu, du pas impossible, territoire où se déploie une grande partie de ce livre.« 

« Très amoureux de Bérénice, Titus aurait aimé lui faire plaisir en se montrant conciliant, mais d’une part il est difficile de se montrer conciliant quand on a en face de soi de véritables enragés, ce qu’étaient devenus les Jérusalémites assiégés, de l’autre son père en retournant à Rome lui avait laissé une feuille de route sans ambiguïté : il fallait inaugurer le règne par une grande et significative victoire, montrant qu’on ne défiait pas Rome impunément. Les terroristes, comme l’a dit Vladimir Poutine dans le contexte assez voisin de la Tchétchénie, devaient être butés jusque dans les chiottes. Ils l’ont été.« 

« Josèphe conclut de tout cela que « la rébellion a détruit la ville, et Rome a détruit la rébellion ». Entendez que les Juifs ont commencé et que les Romains pour rétablir la paix n’ont pas eu le choix. On peut dire les choses autrement, comme le chef breton Galcagus dont Tacite nous a conservé ces fortes paroles : « Quand ils ont tout détruit, les Romains appellent ça la paix.« 

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