« Dans ces moments de créativité accrue, je sens que l’oeuvre ne vient pas tant de moi que par moi.« 

Lamb

Wally LambNous sommes l’eau

Belfond, 2014, 720 pages

Traduit de l’américain par Laurence Videloup (We are Water)

Je tiens Wally Lamb pour une grande plume du mélo (1) (2) et (3), et lorsque Mel B a attiré cet été mon attention sur cette nouvelle parution (en traduction française – très bonne par ailleurs -de Laurence Videloup, en 2013 pour la VO) nous avions alors constaté que les avis étaient partagés; il était évident de toute façon que je le lirais, et si l’on en juge par le temps que j’y ai passé (3 jours seulement) et la difficulté que j’avais à le lâcher, je penche vers le camp des « oui ». Pourtant, je ne considère pas « Nous sommes l’eau » comme un bon roman – c’est très bien-pensant (même s’il apporte aussi la contradiction et la provocation de propos ultra réacs), ça frôle le dégoulinant (viols, inceste, pédophilie, inondation meurtrière, racisme, maltraitance, … la mule est chargée) et globalement le tout manque de nuance, les personnages sont archétypaux – MAIS (et c’est un grand mais), on s’attache très facilement et très rapidement à la famille Oh et il y a de très bonnes choses aussi tout au long de l’intrigue. Deux artistes (art primitif) et le thème de la création, une famille qui s’est salement décomposée et se recompose sous nos yeux, du suspens, un ancrage dans l’époque très contemporaine et une évocation du coeur même de ce qu’est la société américaine, et puis ce petit quelque chose difficilement nommable, cette justesse parfois impériale, ces moments absolument universels et pourtant tellement intimes qu’on n’en revient pas de les lire noir sur blanc, aussi simplement exprimés. Bien sûr, Orion (le père) est psychologue mais au regard de son absolue cécité quant à ses proches tout au long de sa vie (et de ses conseils, disons… questionnables à la fin), ce n’est pas de lui que viennent les plus grandes prises de conscience. Ajoutons les mentions de Dickens en plus grand écrivain ayant jamais existé, Stephen King ou encore Shakespeare qui font toujours plaisir à lire. Bref, moi je ne regrette pas ma lecture, pas sûr qu’elle vous convienne pour autant 🙂

Merci Cachou !

Les avis de : Meelly, Laeti, …

« Et si tu veux mon avis, c’est pas une question d’être prêt ou non. C’est que t’as la trouille.

– Hé, je croyais que le psy, c’était moi. De quoi ai-je peur ?

– Je ne sais pas, a-t-elle soupiré. D’être heureux ?« 

(1) Le chant de Dolorès (Pocket 2000) Lamb Dolo
Dolorès, petite fille de l’Amérique moyenne, se délite peu à peu à partir de la mort de son petit-frère. S’enchaînent une cascade de coups durs, qui vont la miner petit à petit, comme la ronger pendant qu’elle compensera par la nourriture. Elle se sortira un jour de l’obésité, mais l’âme reste la même, noyée de kilos ou pas….
Roman d’atmosphère par excellence, puissance d’oppression assez incroyable.
C’est intéressant de noter qu’il a créé un véritable phénomène aux Etats-Unis à sa sortie, beaucoup de jeunes filles se reconnaissant dans Dolorès.
Traduction de Martine Desoille, 604 p.

(2) La puissance des vaincus (Belfond, 2000) lamb Puiss
La puissance des vaincus, c’est le pardon sincère, telle pourrait être la conclusion de ces pages assez éblouissantes.
Saga familiale, où l’on suit 2 jumeaux quadragénaires, dont l’un est gravement schizophrène, et l’autre, le narrateur, pour sain d’esprit qu’il soit, a emmagasiné une charge de haine et de rancœur impressionnante…
Nous sommes dans le Connecticut, en 1990, en prise directe avec l’actualité américaine de l’époque, et Dominik va affronter en une année le poids de toute une vie, entre son mariage foiré, sa copine tarée, son grand-père d’une arrogance qui confine à la stupidité profonde, son frère interné, son beau-père humain aujourd’hui mais despotique toute leur enfance, sa mère décédée, son pote mythomane sur les bords….
Et encore je ne cite pas tout, comment pourrais-je le faire alors que plus de 600 pages ont été nécessaires…
C’est l’histoire d’un homme atteint par la souffrance, mais qui va trouver en lui-même avec l’aide d’une thérapeute la force de s’en sortir…
C’est un livre très émouvant, mais aussi très construit, avec une intrigue présente et de magnifiques portraits de personnages.
Il y a beaucoup de points communs avec Pat Conroy, mais l’humour de ce dernier est quand même beaucoup plus fort, ici c’est poignant, et ça s’achève sur la note dramatique, on n’est pas « relevés » par un passage drôle…
Traduction de Marie-Claude Peugeot, 655 p.

(3) Le Chagrin et la Grâce (Belfond 2010) lamb chagr

C’est Caelum Quik qui nous raconte. Il a quarante-sept ans quand on le rencontre. Prof de lettres, Il est marié avec Maureen, troisième mariage, ça battait de l’aile mais ils voulaient s’accrocher, alors ils ont consulté, ensemble. C’est ensemble qu’ils vont tout affronter, et c’est de sacrés pavés qu’ils vont se prendre en pleine figure : le massacre de Colombine et ses graves conséquences, un homicide involontaire, des morts par maladie, la découverte d’un secret familial…
Il n’est pas utile que je détaille plus l’histoire, à la limite elle ne compte pas d’ailleurs. Ce qui se passe c’est qu’on a une impression de proximité totale avec Caelum, on est tout debout à ses côtés et on assiste à des trucs pas possibles en empathie parfaite. C’est du lourd, comme il ne faudrait pas dire, du mélo, mais du bon, et là où Pat Conroy fait un flop avec son dernier roman en chargeant la mule sans rien lier, Wally Lamb fait tout passer.
Velvet, par exemple. Une ado au passé atroce qui est complètement azimutée et qui s’accroche comme une moule. On ne peut pas s’empêcher néanmoins de lui accorder une certaine tendresse dès le départ :
« Ce week-end là, à Denver, j’entrai dans une librairie. Je voulais fouiner pour le plaisir. Au lieu de ça, je ressortis avec une brassée de livres pour Velvet.
Elle les lut tous : Tolkien, Ursula K. Le Guin, H.G. Wells. Elle rechigna d’abord devant Dickens, mais après avoir dévoré tout le reste, elle s’attaqua à De grandes espérances. « Je croyais que ça serait nul, mais non, me dit-elle à mi-lecture. Ce mec a tout pigé.
– Pigé quoi ?
– Comment les adultes foutent la merde dans la tête des gosses. »
Et en épilogue, quand elle a une réaction normale, banale, et qu’il lui fait remarquer que c’est bien la première fois, on a forcément les yeux qui s’embuent…
« Je n’avais pas de titre pour mon roman, pas la moindre idée de la raison pour laquelle je l’avais écrit ni de la façon dont j’allais le faire publier. Il dormait dans un carton sur mon bureau d’enfant. Une histoire de quatre cent cinquante-sept pages sans titre dont je ne savais que faire. Était-elle bonne ? Quelqu’un que sa femme avait quitté parce qu’il était « trop distant » et « pas très intéressant » pouvait-il écrire un texte qu’on ait envie de lire ? Je demandai à ma Magic 8 ball, une boule magique qui avait réponse à tout et qui prenait la poussière sur l’étagère de ma chambre. Je la secouai et la retournai. La réponse apparut en flottant : C’est plus que douteux. »
Il y a beaucoup de choses dans cet extrait, qui parle d’un Cal beaucoup plus jeune. Lentement, dans une construction qui mêle habilement passé et présent, on apprend à cerner sa personnalité, et à comprendre cette distance qu’il installe en permanence entre lui et ceux qu’il aime. Et puis il y a cette fameuse question de l’homme derrière l’écrivain. Peut-on aimer un texte de quelqu’un qu’on n’aime pas ? La réponse est en chacun.
Un roman que j’ai chéri et malmené (ne mangez pas de crêpes à la confiture en lisant, c’est un conseil), et qui m’a emportée avec son souffle et ses exagérations (oui, même elles, je les ai aimées), dans cet endroit magique, celui des lecteurs rompus et reconnaissants.
Traduction d’Isabelle Caron, 530 pages.

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