Le nuage radioactifBenjamin Berton

Editions Ring, 2014, 382 pages

berton nuage

 « La qualité d’un homme tient dans ses obsessions.« 

« Fidèle à son habitude et parce qu’il ne savait pas quoi dire à cet instant sans risquer de perdre le contrôle de lui-même, Denis inséra un énième CD dans l’autoradio et en entreprit le commentaire critique, à l’attention de son fils ou de qui voudrait bien l’écouter. Camille et lui avaient partagé ces instants jusqu’au jour où elle n’avait plus supporté qu’il écoute de la musique. Partout où elle arrivait et où il donnait cette affreuse musique, rock ou classique, elle venait et appuyait immédiatement sur la touche STOP de l’appareil. C’était la première chose qu’elle faisait, si bien qu’il avait fini, pour cette seule raison, par la tenir pour une ennemie. Couper la musique de quelqu’un faisait partie de ces deux ou trois choses qu’il considérait comme un manque absolu de respect et de considération. On ne peut malheureusement pas vivre très longtemps avec quelqu’un qui vous coupe la musique.« 

Ainsi pense Denis, mais il s’agit là de la plus aimable de ses pensées : il nous réserve quelques comportements (nourris) pas piqués des hannetons, je crois que dans le genre abominable il se place un peu là. Au départ, il n’en a pas l’air du tout. Fou du compositeur Aaron Copland (dont on saura tout tout tout au long des pages), il est en compagnie de son fils de six ans qu’il n’avait pas vu depuis très longtemps. Empli d’un sentiment d’urgence, il le kidnappe et l’emmène du côté de Tours, attiré par la centrale nucléaire qu’il tient pour élément clef de l’apocalypse qui va survenir incessamment. Nous sommes au début dans un road trip serti d’un sentiment d’angoisse de catastrophe à venir. Et puis insensiblement tout se décale. Il y a une sorte de baroque,  quelque chose à la Kubrick, un rythme qui hoquète, des avances rapides, des pauses, un changement entre les 45 et 33 tours, on entend presque le son déformé du récit, tout ça est plutôt inconfortable, l’ambiance est déstabilisante. Mais on ne peut pas lâcher, on veut savoir, comprendre, envisager. Et on sera servi… Un roman particulier qui a réussi à me faire passer une très mauvaise nuit, le sommeil encombré et agité de tout un tas de pensées vraiment radioactives. Attention, ça se faufile à travers les pages…

A noter deux « bonus » en fin de roman, la BD d’une histoire inventée par Denis pour son fils (dessin de Kevin Cannon) et la playlist susceptible d’accompagner la lecture.

J’avais beaucoup aimé son roman précédent : La chambre à remonter le temps (Gallimard 2011)

« La vie est une succession imbécile de gens qui se disent bonjour« 

« – Même si le monde s’écroule, elle a dit hier dans un moment d’énervement, même si le monde s’écroule, il n’y aura plus rien après ce que tu nous as fait.
– Chiche, je lui ai répondu. Je ne vois pas les choses comme toi. Tu ne connais vraiment rien aux situations de crise.
Toutes les expériences significatives d’enfermement ont eu un effet indiscutable sur ceux qui les ont menées. Si je nous ai claquemurés ici, c’est bien pour nos rapports évoluent et que nous nous supportions à nouveau. Je ne suis pas un psychopathe et n’ai rien pris à la légère.« 

Voilà la situation par laquelle nous entrons dans la vie de Benjamin Berton (le narrateur) : il s’est enfermé avec sa femme et sa fille dans une chambre de leur maison, il compte y demeurer 20 jours pendant lesquels, selon ses calculs, elle (la chambre) les emmènera dans un futur alternatif où ils pourront recommencer une nouvelle vie. Il déroule alors pour nous l’ancienne, de leur installation dans cette maison du Mans, à la naissance de leur fille, leurs relations avec les voisins, les collègues, et surtout, surtout, la déliquescence de leur couple.
Ce narrateur n’est jamais attachant. Tête-à-claque, il a malgré tout des côtés profondément intéressants (« Vous aimez lire ? Quand il n’y a rien à la télé, je souris. Je détestais par-dessus tout donner l’impression que j’étais un intellectuel. Oui, j’aimais lire. C’était mon seul et unique passe-temps, la seule chose qui m’intéresse vraiment dans la vie. Tout le reste, le travail, la balade, le sexe, le football, ce que vous voulez, n’avait de sens que s’il y avait un bon livre qui m’attendait quelque part et avec lequel je pouvais passer la nuit. ») Pourtant, en un style auto-fictionnel très réussi (c’est-à-dire aussi exaspérant que par moments passionnant), il se livre à une véritable dissection de la vie de couple. Il y a des passages terrifiants de lucidité, il y a une progression subtile à laquelle on adhère complètement. (Il y a aussi, rassurez-vous, la solution, selon moi, qui tient en une phrase : « La conversation seule pouvait garder deux âmes ensemble une vie durant« , et qu’il décline plus longuement également).
Mais là où j’ai bu du petit lait, c’est quand Benjamin Berton (l’auteur) décide de détourner les codes du roman auto-fictionnel établis en base et nous propose un choix : est-on dans un roman de SF/Fantastique ou son personnage pète-t-il les plombs ? Car il est persuadé que dans sa maison, une des trois chambres voyage dans le temps. Il se livre à de nombreuses expériences, tâte des réalités alternatives, et ne comprend plus rien. On se régale de nombreux passages où il demande l’avis d’un copain pointu en SF, où sa femme se moque de lui, ou où il assouvit ses fantasmes d’adultère sous couvert de gérer sa culpabilité en revenant dans le passé. Il a beaucoup lu, il connaît le principe du paradoxe temporel, mais soit la chambre est facétieuse soit il ne l’a pas vraiment intégré :))
Bref, 376 pages totalement épatantes, et, pour une rare fois, j’établis ce constat sur la base de leur somme, en les ayant terminées seulement. Je veux dire, j’aimais ce roman en le lisant, il me plaisait depuis les premières pages, mais je n’avais pas l’impression de lire un Grand roman; or, en l’ayant terminé, j’y vois beaucoup plus d’intelligence dans la construction et dans les différents points évoqués, j’ai beaucoup aimé l’épilogue et le faux dédouanement qui le précède, je trouve le tout super malin, j’ai envie de le faire lire à tout le monde, tant il me semble que tel ou tel point s’adresserait plutôt à untel ou une autre. Oui, il m’arrive rarement d’être de plus en plus accrochée au fil des pages, surtout quand le personnage principal ne me plaît pas.
J’ai adoré.

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