« Faut être prudent en condamnant l’aigreur des autres, de peur d’être soi-même en train de façonner la sienne, à cause d’une vie trop calme et insatisfaisante, trop ennuyeuse. »

Joncour

L’Ecrivain nationalSerge Joncour

Flammarion, 2014, 390 pages

« Parfois j’ai le sentiment que je ne rencontrerai plus personne, j’ai cette conviction-là, que plus jamais je n’arriverai à plaire et à aimer, tout ça parce que je ne suis plus disposé à feindre ou à mentir, que je me présente résolument sous mon aspect réel, sans plus dissimuler mes peurs et mes défauts. A moins de tomber sur l’être d’exception, la femme reléguée, échouée au bord du monde, en marge. » Ainsi pense le narrateur, tout disposé en réalité à tomber sur cette exception. Elle le foudroie, « le convoque » comme l’annonce le bandeau tonitruant sur le roman, dans un regard directement tourné vers l’appareil photo qui saisit une scène de fait divers : dans une petite ville du Morvan, un octogénaire a disparu – présumé mort – et deux jeunes étrangers marginaux sont suspectés. La jeune femme, dans l’article du journal que lit le narrateur, est belle. Il ne lui en faudra pas plus pour immédiatement exercer une fascination….

« L’Ecrivain national » est un roman qui commence faussement : en suivant un romancier en résidence d’auteur, on croit que l’on va lire quelque chose se rapprochant de « L’atelier d’écriture » de Chefdeville (1) ou de « Le Retour de l’auteur » de Vincent Ravalec (2), mais pas du tout (en tout cas, pas que). Bien que ce quotidien-là, cette interrogation viscérale de l’écrivain quant à sa place ou son rôle dans la société soient déclinés, toujours joliment (les relations avec les libraires, les séances en bibliothèques, les gens qui se déplacent et qui sont parfois des lecteurs « contraints » etc.), le roman parvient à entremêler un suspens (thriller serait trop fort comme terme) qui tient la route et une pointe de romance qui n’a pas à rougir non plus. J’ai tout aimé, mais j’ai particulièrement apprécié la qualité des descriptions, la plume de Serge Joncour, dans ce roman, nous immerge vraiment très justement dans les endroits dont il nous entretient. Il se dégage de l’ensemble une bonhomie, quelque chose de douillet, d’amical, qui m’a beaucoup plu.

« Les autres, on les croise toujours de trop loin, c’est pourquoi les livres sont là. Les livres, c’est l’antidote à cette distance, au moins dans un livre on accède à ces êtres irrémédiablement manqués dans la vie, ces intangibles auxquels on n’aura jamais parlé, mais qui, pour peu de se plonger dans leur histoire, nous livreront tout de leurs plus intimes ressorts, lire, c’est plonger au coeur d’inconnus dont on percevra la plus infime rumination de leur détresse. Lire, c’est voir le monde par mille regards, c’est toucher l’autre dans son essentiel secret, c’est la réponse providentielle à ce grand défaut que l’on a tous de n’être que soi. » (C’est moi qui souligne.)

L’avis de Sandrine.

Merci Cachou !

(1) L’atelier d’écritureChefdeville Chefdeville

« C’était l’hiver, c’était la nuit, j’étais vénère dans le CDI, ils étaient cinq à s’être inscrits.« 

Il y a quinze ans, sous la prestigieuse couverture cartonnée noire et jaune, Chefdeville a publié un polar : « Juré, craché, sur ton ombre« . Malgré ce clin d’oeil à Boris Vian, l’expérience ne lui a pas plu.
« Si vous êtes éditeur et que vous avez dans l’idée de republier cet ovni, c’est hors de question. C’est l’unique bouquin que j’ai écrit, le premier et le dernier. Vu son accueil à l’époque, ce n’est même pas la peine, j’ai raccroché définitivement. Cette histoire m’a rendu malade, j’ai failli en crever, aujourd’hui encore j’en ai des séquelles. »
Mais ce qu’on lui propose aujourd’hui, c’est d’animer des ateliers d’écriture, et comme l’intérim ne nourrit pas toujours son homme, il accepte. Récit de quelques mois hallucinés, où il prendra connaissance de sigles mystérieux : SEGPA, STT, CPA, BDP, des classes de primo-arrivants ou encore des résidences d’auteurs…
Qu’on ne s’y trompe pas, le langage fleuri (ou plutôt costaud) employé de temps à autre dans ce livre sert toujours le propos, et cède souvent la place à une prose beaucoup plus ramassée et dépouillée. Chefdeville ne se donne pas le beau rôle, et si c’est tour à tour drôle, choquant, interpellant ou bas-du-front, parfois, il y a une vraie réflexion sous-jacente qui assure une base toujours intéressante.
Un livre qu’on ne lâche pas, et qui nous balade bien comme il faut.

« Ouah, pute vierge, après quinze ans de silence, débiter autant de conneries à la seconde. Je revivais.« 


« Elle avait trouvé mes coordonnées sur une liste, via le site internet d’une association regroupant des auteurs professionnels. Les auteurs professionnels étaient des auteurs qui sortaient épisodiquement des livres qui ne se vendaient pas. Leurs conditions de vie étaient plus précaires que celles de leurs collègues, les auteurs « non professionnels », qui avaient un job à plein temps, fonctionnaire, enseignant, chercheur, juriste, flic à la retraite, enfin, qui bossaient à côté de leur plume. Ces derniers sortaient épisodiquement des livres qui ne se vendaient pas, mais ce n’était pas grave puisqu’ils bouffaient à leur faim. C’est pourquoi de nombreux auteurs professionnels, ne touchant pas assez de droits d’auteur pour survivre, se regroupaient en association pour essayer de trouver des plans de survie, pratiquant ainsi la paralittérature. En effet, le statut d’écrivain vous assurait de crever la dalle, mais vous aviez en contrepartie une légitimité pare-balles vous permettant de faire le nègre, de donner des conférences, des lectures, d’être modérateur dans un débat, d’animer des rencontres dans les médiathèques, voire des ateliers d’écriture dans les écoles. Ainsi, l’écrivain professionnel passait son temps et son énergie en travaux de paralittérature et, quand il se mettait devant son ordinateur pour écrire ses propres livres, il était séché, parasité par toutes ces activités pratiquées pour croûter et exister. Il n’y avait pas à tortiller, le meilleur plan pour écrire, c’était encore d’être rentier.« 

Ed. Le Dilettante, Janvier 2009, 253 p.

(2) Le Retour de l’auteur de Vincent Ravalec Ravalec

« Affamé, sale et amer, quel titre merveilleux pour une nouvelle« 

En 1995, Vincent Ravalec avait écrit « L’auteur« . En 2009, il reprend ce même texte, légèrement amélioré (c’est que les années passent, ma brave dame. La cinquantaine venant on trouve moins « fun » tous ces gros mots…) et l’enrichit d’une dernière partie totalement jubilatoire.
J’ai de toute façon aimé ce texte dès ses premiers mots, sensible à l’humour plutôt grassouille de Vincent Ravalec. Comment il a été édité, ses déplacements dans différentes manifestations autour du livre en province (n’appelons pas ça des « salons du livre » !), ses ateliers d’écriture, son prix de Flore, les people et les paillettes du milieu de l’édition, très bien, on visualise sans peine, c’est délicieusement croqué.
J’ai particulièrement apprécié sa visite pour le magazine « Couples » à La Chaumière d’or « C’EST CHAUD CE SOIR », j’en ri encore, han la la. Tout avait déjà commencé comme ça :
« Depuis un certain temps, depuis en fait mon nouveau statut de Petit Quelqu’un, dans la marée de messages envahissant quotidiennement les filets de mon répondeur, se trouvaient invariablement des demandes de journaux intéressés par une collaboration. Mon style, mon univers… Tu comprends, c’est ça dont nous avons besoin, un oeil, un ton, bref, ma façon d’écrire les branchait à mort. Il y avait eu des choses aussi diverses et prestigieuses que Chat & Poissons, magazine exotique, puis Le Journal des avocats, qui après m’avoir proposé un portrait de Tabatha Cash lui avait au dernier moment substitué François de Closets, que j’avais donc interviewé, la mort dans lâme, je pense à toi Tabatha, le magazine Lui qui allait reparaître et Elle, dont les rédactrices me voyaient très bien arpenter les défilés de mode, une coupe à la main. La plupart du temps je louvoyais, Je suis très touché mais… malheureusement un empêchement, une indisponibilité, me fait refuser, avec regret croyez-le bien, tout frémissant que j’étais de me consacrer à mon oeuvre. L’Oeuvre, n’est-ce pas, là était l’important, et a-t-on déjà vu un florilège d’articles extraits de Chats & Poissons, magazine exotique, réunis dans la Pléiade ? Donc d’habitude je n’étais pas chaud-chaud, mais cette fois j’avais tendu l’oreille. »
Et puis la dernière partie, donc, celle qui est inédite, m’a enchantée par son absurdité, son imaginaire tout à fait réjouissant, imaginez donc que Monsieur Ravalec avait envie de tâter de la scientologie, histoire de voir comment ils feraient pour l’entuber profond, et se retrouve par hasard dans une secte littéraire, se tapant sur le bide de bonheur dans sa cape de Mandrake, rêvant de la Pléiade puisque frère Gris connaît bien Antoine Gallimard, croyant aux oiseaux qui lisent, tout ça tout ça.
Que dire ? Le lecteur assiste ravi à un spectacle dont il raffole, l’écrivain qui se met en scène dans toute sa naïveté, et qui cabotine tout ce qu’il sait.
Nan, vraiment, moi j’ai beaucoup aimé.

Ed. Le Dilettante, août 2009, 250 p.

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