« J’avais toujours aimé les bêtes, mais à la manière superficielle des citadins. Et quand soudain je me mis à dépendre entièrement d’elles, tout devint différent. On raconte que des prisonniers ont réussi à apprivoiser des rats, des araignées et des mouches. Je pense qu’ils n’ont fait que se plier à leur situation. Les barrières entre les hommes et les animaux tombent très facilement. Nous appartenons à la même grande famille et quand nous sommes solitaires et malheureux, nous acceptons plus volontiers l’amitié de ces cousins éloignés. Ils souffrent comme nous si on leur fait mal, et ils ont besoin comme nous de nourriture, de chaleur et d’un peu de tendresse.

Il est vrai que ma sympathie n’a pas grand chose à voir avec ce raisonnement. Dans mes rêves, je mets au monde des enfants qui sont indifféremment des humains, des chats, des chiens, des veaux, des ours et d’étranges êtres couverts de poils. Mais tous naissent de moi et il n’y a rien en eux qui puisse m’effrayer ou me rebuter. Cela ne semble étrange que parce que je l’écris d’une écriture humaine avec des mots humains. Peut-être faudrait-il dessiner ses rêves avec des graviers sur de la mousse ou les tracer dans la neige avec un bâton. Mais je n’en suis pas capable. Je ne vivrai sans doute pas assez longtemps pour me transformer à ce point. Cela serait peut-être possible à un génie, mais je ne suis qu’une simple femme qui a perdu le monde qui était le sien, et qui est sur un chemin pour en trouver un autre. Ce chemin est douloureux et ne prendra pas fin avant longtemps.« 

haushofer

Le Mur invisibleMarlen Haushofer

Actes Sud 1985 & Babel 1992, 322 pages

Traduit de l’allemand par Liselotte Bodo et Jacqueline Chambon (Die Wand, 1963)

Je ne sais plus où j’ai lu Lola Lafon qui parlait de ce roman comme étant l’un de ceux qui l’avaient profondément marquée, c’était suffisant pour que j’aie envie de me le procurer. « Le Mur invisible » raconte l’histoire d’une femme qui, à la quarantaine, se trouve brusquement en situation de Robison Crusoé : elle ne sait pas ce qui s’est produit et nous n’en aurons aucune explication (elle s’interroge d’ailleurs finalement peu à ce sujet), mais d’un instant à l’autre un mur invisible l’a séparée du monde, au-delà duquel tout s’est pétrifié (au sens littéral). Elle était dans les montagnes autrichiennes à ce moment-là et s’y retrouve donc tout à fait seule, exception faite de quelques animaux. Après deux ans et demi, elle entreprend de coucher sur le papier le récit de cette vie, de sa survie. C’est un roman troublant, parfaitement intemporel, où l’on voit se désagréger lentement une personnalité. La narratrice est fascinante, y compris en ce qu’elle a de parfois très ennuyeux. Il se passe à la fois mille choses très concrètes et rien de palpable, on ne peut s’empêcher d’espérer plus, une introspection, une mise en perspective, mais on se soumet au rythme des pages et lentement tout ça serpente sous nos propres crânes. C’est le genre de roman qui continue sa route longtemps après sa lecture, et qui fait surgir des images fortes, et souvent perturbantes.

Les avis de : Marie, D. , Lectrice en campagne, Adestine, Moglug, Syannelle, entre autres.

A noter qu’un film en a été adapté en 2013, la Bande-Annonce est très très réussie.

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