We Are All Completely Beside OurselvesKaren Joy Fowlers

Serpent’s Tail, 2014

Fowler

Le 23 juillet dernier, la longlist pour le Man Booker Prize a été révélée et c’était tentant de jeter un oeil à ce qui se disait sur le site: quand j’ai lu ce commentaire, je n’ai pas résisté : « A page turner. I inhabited the book. Couldn’t put the book down. I bought solely on the long list suggestion; I will be disappointed if it doesn’t win. Loved the language, dialogue, plot and the characters. A little Franzen, a little Kerr, and surprisingly somewhat a « Luke character  » from Prince of Tides. » Deux évocations magiques, Franzen et Patounet, j’ai foncé: j’ai bien fait.

Karen Joy Fowler, souvenez-vous, c’est l’auteur du « Jane Austen Book Club« , un roman sympathique (dont a été adapté un film encore meilleur), qui avait un peu divisé ses lectrices françaises (moi j’avais aimé*). Elle change ici radicalement de registre et nous  offre une héroïne contrastée en la personne de Rosemary Cooke. Il est absolument primordial, vital, essentiel de ne RIEN dévoiler de l’intrigue, sinon c’est même pas la peine de lire le roman, si vous en avez entendu parler de quelque façon que ce soit, laissez tomber, c’est mort. Si ce n’est pas le cas, vous pouvez y aller les yeux fermés et le coeur ouvert, les deux vont souffrir (mais de si agréable manière). Lorsqu’elle était enfant, Rosie était intarissable, littéralement. Elle épuisait son entourage en parlant parlant parlant sans cesse et son père avait coutume de lui dire, alors qu’il tentait de quitter la pièce après lui avoir souhaité bonne nuit et qu’elle le retenait en disant « j’ai quelque chose à dire ! » : « Commence par le milieu » (espérant ainsi écourter sa logorrhée) et c’est ce qu’elle fait en nous racontant son histoire : elle commence par le milieu. De ce fait, il est absolument impossible de comprendre réellement ce qu’on lit avant la page 77 (et c’est une vraie surprise, en tout cas, je n’avais personnellement absolument pas pensé à ça). La suite contient des moments plus ou moins intéressants mais quelques scènes sont très très fortes (j’en avais du mal à respirer) (mais rien de gore, c’est pire que ça) (ça n’a rien à voir en fait) et le tout fonctionne vraiment bien. A mon sens pas au point de décrocher le Booker Prize mais le roman mérite en tous les cas de figurer sur la longlist. A tenter si vous lisez l’anglais !

* (Avis datant de 2007)

Le club Jane Austen
Quai Voltaire 2005
Sylvie Doizelet (Traduction)

Cinq amies, et un seul homme, se réunissent chaque mois pour décortiquer ensemble un roman de Jane Austen. Les réunions ont lieu chez la personne dont le roman préféré est celui du mois, et c’est l’occasion de faire plus ample connaissance, un par un, avec cette petite troupe si dissemblable et si représentative de notre époque. Autour de plats improbables, comme des îles flottantes à la fleur de bière, par flash-back, par petits morceaux d’histoire, narrés avec force détails, on se prend à mieux comprendre et à beaucoup s’attacher à chaque figure Janéite, car « chacun de nous possède sa propre Jane Austen ».

Alors il est vrai que l’intrigue n’est pas directement concernée par l’univers de Jane Austen, mais pour autant, je considère qu’il est fortement préférable d’avoir lu non seulement tous les romans évoqués ici, mais aussi sa biographie, pour comprendre les mises en perspective. Au hasard des pages, on trouve, insérées dans le courant de l’histoire qui nous préoccupe au premier plan, diverses réflexions, allant des plus saugrenues aux plus évidentes, sur tel ou tel point de détail d’un roman.

Ainsi évoque-t-on à un moment le fait que pour Allegra, Charlotte Lucas serait le premier personnage gay de la littérature ; son caractère pragmatique, son refus du romanesque s’expliqueraient pour cette lectrice (virtuelle !) par une homosexualité. Pourquoi pas ! Je la verrais plutôt en sainte, personnellement, pour se coltiner Mr Collins au quotidien (même si elle l’encourage vivement à jardiner et à aller rendre visite à sa grâce voisine…)
En fin de roman, un petit récapitulatif très bref de chaque intrigue austénienne, et un panel de réflexions et critiques sur Jane Austen au fil des siècles, de ses proches pour commencer, puis de diverses personnalités : un régal.

J’ai trouvé très intéressante cette construction de roman, faite de bric et de broc (des histoires, des souvenirs, des échanges de mail, des évènements dans le présent), qui s’oppose constamment à l’univers hyper codifié de la société du siècle de Jane Austen. C’est un écho contemporain des intrigues passées, et ça suinte à chaque page, selon ma propre interprétation, d’un amour puissant et intégré dans le quotidien de l’auteure pour Jane Austen.
J’y ai donc fort logiquement puisé un authentique plaisir de lecture !

The Jane Austen Book Club (2007) – Robin Swicord

J’avais aimé le roman, j’ai mille fois préféré le film, qui nous permet d’entrer directement au coeur des personnages, de les apprivoiser petit à petit et de mourir d’envie d’intégrer leur club de lecture  : c’est une réjouissante comédie littéraire romantique.
Les bonus par exemple sont une source de grand plaisir, avec – et c’est la première fois que je trouve ça – de longues minutes illustrées et commentées sur la vie de Jane Austen. Robin Swicord, dont c’est le tout premier film pour le cinéma (quelle réussite) (elle ressemble un peu à Agnès Jaoui, physiquement, non ?) y déclare ne pas être une spécialiste de Jane Austen; elle peut pourtant apporter sa propre vision de chacun de ses romans, et maitriser les détails de sa biographie d’une manière tout à fait confondante.
J’ai aimé qu’elle se détache souvent du roman, pour faire de Bernadette par exemple l’initiatrice du club, (et l’observatrice correspond à la narration), qu’elle rajeunisse Jocelyn et Grigg et modifie ça et là quelques détails. D’ailleurs, j’ai voulu relire le roman dans la foulée et ça ne fonctionnait pas, je ne retrouvais pas tout à fait les personnages que je venais de quitter à l’écran.
Mais ceux qui ne le connaissent pas, justement, doivent se demander de quoi il s’agit, au juste; ça se passe de nos jours, en Californie, et cinq femmes plus un homme se réunissent chaque mois pour discuter d’un roman de Jane Austen. L’idée vient de Bernadette, touchée un soir par la détresse d’une jeune prof de français, Prudie, elle lance cette idée, chacun s’appropriant un roman précis. Jocelyn fera entrer dans le club le jeune Grigg, néophyte total en Jane Austen, mais largement ouvert, à la base attiré par la beauté (somptueuse !) de cette plus si jeune femme. Sylvia vient de se faire plaquer par son mari, après plus de trente ans de mariage, et Jocelyn tentait par cette invitation de jouer les Emma. Mais Grigg n’a rien d’un Mister Knigthley, il serait plutôt la Lizzie de l’histoire (encore que…).
D’ailleurs, en parlant de reconnaître les personnages de Jane Austen dans ceux de ce Book Club, les bonus vous y aideront si besoin était, et à la différence du roman, il n’est nullement nécessaire d’avoir lu les six romans majeurs pour apprécier de naviguer dans ce monde. C’est une histoire tout entière, moderne, émouvante, drôle, vibrionnante qui se déroule sous nos yeux.
Il y a certaines scènes cocasses qui fondamentalement n’apportent rien au film (je pense à la répétition de Trey, ou la pub pour Starbuck avec Grigg, ça passe très bien mais…) alors que d’autres qui m’ont fait hurler de rire ont été supprimées (heureusement on les voit en bonus) : celle où Allegra baratine Corinne avec Persuasion, comme si elle l’avait vécu, en guise de vengeance !) par exemple.
Ce que j’avais apprécié dans le roman est aussi ce qui fait la force du film, à mon sens, on « vit » Jane Austen. On ressent beaucoup d’empathie pour les situations actuelles, variées et diverses (Sylvia et Daniel sont très émouvants, et leur histoire très juste et symptomatique de notre mode de vie), et il y a une palette vraiment large du monde moderne; mais surtout on réalise tout ce que peut apporter la confrontation d’avis différents (et vraiment chacun a une vision très personnelle et adaptée à son propre cas de JA), même quand elle se déroule entre des gens que rien ne rapproche dans la vie. C’est une ouverture au monde, c’est effectivement ce que peut concrètement changer la lecture dans une vie. Et ça…

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