La deuxième personneSayed Kashua

L’Olivier, 2011, 356 pages

Traduit de l’hébreu par Jean-Luc Allouche (Gouf chéni ya’hid, 2010)

Kashua S

C’est l’histoire d’un avocat arabe-israélien au sommet de la réussite : il en affiche tous les signes extérieurs (il vit dans le bon quartier, il n’a pas d’accent, il porte les bons vêtements et a la bonne marque de voiture) (ostensible mais pas ostentatoire, en gros). Il est marié, a deux enfants, son épouse a été sa première et unique partenaire sexuelle (première fois à 25 ans). Comme ça sur le papier il devrait être heureux; il ne l’est évidemment pas, sans s’en rendre réellement compte. C’est aussi l’histoire d’un autre jeune arabe-israélien, qui, lui, sait parfaitement bien qu’il est malheureux. Issu d’une histoire familiale compliquée, il est travailleur social, au moment où on le rencontre. La route de ces deux hommes va se croiser, pas comme on le pensait et avec un résultat surprenant. S’il continue à décliner le quotidien très compliqué de cette toute petite portion d’êtres humains que la vie a fait naître sur un territoire ô combien problématique (les arabes d’Israël), Sayed Kashua signe ici un texte beaucoup plus romanesque que les deux premiers. On retrouve toujours cet humour très personnel, mélange de causticité et de naïveté tragique – par exemple dans les nuits solitaires de l’avocat dans la chambre de sa fillette, entouré de tout cet univers petite fille, ou encore ses louables efforts de culture (et ses découvertes pas-à-pas) en ce qui concerne la littérature – et pendant un moment on peut croire que les rôles sont distribués, les personnages figés dans leurs caractéristiques premières; pourtant, habilement, un suspens se construit et rapidement on ne sait plus qui détester (ou mépriser) le plus. Les deux héros sont navrants, lâches, mous (les personnages féminins sont beaucoup plus respectables, bizarrement, même si peu existants) et nous touchent cependant. Ce n’est pas un roman parfait (en existe-t-il d’ailleurs) mais il offre quelques scènes très fortes, dans plusieurs genres différents. Amir quand il apprend ce qu’a été « l’accident » de Jonatan, la spirale de la jalousie de l’avocat, sa façon ignoble (et si triste) et pourtant tellement honnête de parler de son couple, plusieurs choses se mêlent et évoluent qui contribuent à toujours nous donner envie de poursuivre la lecture, alors même que d’autres éléments viennent nous agacer (ou carrément nous choquer, parfois. Il n’y a pas de langue de bois, chez Sayed Kashua). Je ne saurais trop recommander l’excellent billet de Médiapart. (J’insiste).

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