« L’apparition de Tula, elle se l’est rappelée tant de fois depuis, c’est le souvenir du souvenir d’un souvenir.« 

Chroniques du Pays des Mères – Elisabeth Vonarburg

Editions Quebec-Amérique 1992 & Livre de poche, 1996, 524 pages
Traduit de l’anglais par Jane Brieley (In the Mother’s Land)
Vonarburg
L’histoire du pays des mères se déroule dans un futur intemporel, longtemps après que l’homme ait détruit la société actuelle et son environnement. On ne sait pas ce qui s’est passé exactement mais de larges zones sont territoires tellement pollués qu’y accéder est impossible, et les êtres humains sont encore porteurs de mutations génétiques affolantes. Par exemple, il ne naît plus que de rares éléments masculins, et la société est devenue totalement matriarcale. Après avoir subi un temps ce qu’elles appellent les « harems », est venu le temps des « ruches », et enfin celui des mères. Il n’y a plus ni ville ni pays à proprement parler mais l’organisation actuelle y ressemble de loin en loin et chaque endroit a sa mère attitrée, la Capte. Les gens sont ensuite classés par couleur, les enfantes sont des vertes, une fois menstruées elles deviennent rouges, puis bleues lorsque plus aptes à concevoir. De nombreuses filles sont d’ailleurs stériles, bleues d’office (on attend leur 16 ans malgré tout pour se prononcer). Enfin, celles qui survivent à une mystérieuse maladie que toutes développent à un moment ou à un autre.
L’histoire du pays des mères nous est racontée à travers Lisbeï, depuis sa toute petite enfance – et elle aura une longue vie.
C’est un roman absolument fascinant, devenu un classique de la SF et dont je recommande de grand coeur la lecture à celles et ceux qui auraient fait l’impasse. Parce que Lisbeï n’est pas tout à fait comme les autres, elle fait montre d’une curiosité farouche dès son plus jeune âge. Voir à partir des bribes dont elle dispose les conditions dans lesquelles sont élevées les petites est effrayant, même si on peut comprendre l’argument selon lequel très peu vont survivre, pourquoi investir trop tôt dans leur éducation ? L’organisation tout entière de la société est tendue vers l’efficacité, et tout est à la fois très familier (le bon sens est la base, malgré tout) et suprêmement étrange (la féminisation de toutes les tournures, par exemple). Page après page le coeur du lecteur se serre devant le grand absent de ces vies (au sens du sacrifice admirable, par ailleurs) : l’amour.  Quand 21 siècles de civilisation n’ont laissé absolument aucune indication technologique (et surtout aucun matériau pour appliquer quoi que ce soit), qu’il faut tout improviser à partir ce qu’on a et des bras valides uniquement, la vie quotidienne ressemble au bagne et l’obligation du « service » laisse peu de temps et de place aux sentiments.
Les très rares hommes occupent une place très subalterne, considérés – par volonté à l’origine – comme avaient pu l’être les femmes en des temps pas si reculés : pas le droit à certaines professions, pas vraiment la parole, leurs besoins considérés comme négligeables. Et Lisbeï a grandi là-dedans, dans ces conditions exactes, et pense comme elle a été amenée à penser. Aussi ne voit-elle pas un certain nombre de choses – qui n’échappent pourtant pas au lecteur – mais elle nous communique toute l’exaltation que créent ses découvertes, et l’épilogue (mystérieux et limpide à la fois, très réussi) nous retourne et nous enthousiasme : quel roman, mais quel roman !
Merci Yue !
« Posséder personnellement des livres, passe encore, mais des romans ! Des romans d’aventures !« 
« Peut-être franchit-on plusieurs seuils, et chaque foison retrouve une sorte d’équilibre, mais au bout d’un certain temps, après trop de transformations, on ne peut plus. C’est peut-être cela, vieillir ?« 
« Il n’y a pas beaucoup de questions qui se règlent une fois pour toutes, Lisbeï, soupira enfin Antoné. Chaque cas est différent, et les solutions de l’un ne sont pas forcément celles de l’autre.« 
« Il hocha un peu la tête. « Reste quoi ? Je ne sais trop. Parler d’amour me semblerait un peu étrange. Je n’ai jamais rien éprouvé de tel pour personne.« 
« La vie reprit à Béthély. La vie reprend toujours, écrivit Lisbeï dans son journal, amusée mais en même temps reconnaissante.« 

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