Je fais une redif aujourd’hui parce que j’ai lu l’enthousiasme de Jérôme et que cette nouvelle mérite d’être lue et relue :

Parvin

« – Que s’est-il passé ? demanda-t-il. Je veux dire : pourquoi a-t-il fait ça ?
– Il disait toujours : « Ce qui est bon est bon; plus, ce n’est pas forcément mieux », répondit Lindsay en se tripotant un ongle ébréché avec le doigt. Je n’ai jamais vraiment compris ce qu’il entendait par là.
Ce jour-là, l’agent de Whit lui avait téléphoné pour lui communiquer la nouvelle et, plus tard, les agences de presse l’avaient jointe pour lui demander s’il lui était possible d’éclaircir les circonstances de sa disparition. Que pouvait-elle ajouter ? Il y avait un revolver : il s’était donné la mort – c’était tout ce que Lindsay savait; quant aux détails secondaires, c’était par les journaux qu’elle devait les apprendre. Après être parti se terrer dans les Bighorn Mountains, Whit s’était coupé du reste du monde : plus de livres, plus rien, seulement le silence. « Vous devriez peut-être poser la question à sa seconde épouse », suggérait-elle aux importuns, mais ce qu’elle voulait dire en réalité, c’était : « Ce n’est pas arrivé pendant mon quart. »
Atlee se gratta d’un air songeur.
– Le monde ne l’a jamais assez aimé, conclut posément Lindsay. Ou du moins pas comme il l’aurait souhaité ou pas à la hauteur de son besoin d’amour.« 

Vous voyez, pour moi, ceci est le talent absolu; ce paragraphe porte en lui absolument tous les éléments pour comprendre ce dont il parle, et en un nombre de mots totalement réduit dit une somme de choses conséquente : on comprend que Lindsay était la première épouse, que son ex-mari était un artiste (un écrivain en l’occurrence), la façon dont elle expose son insatisfaction laisse entendre que c’est lui qui l’a quittée, qu’il s’est suicidé, qu’elle ignore pourquoi, qu’elle a l’impression qu’elle aurait – peut-être – pu empêcher ça, on ressent les manques, on pressent un monde ne demandant qu’à nous inviter en son sein, c’est intemporel, ça nous parle à tous, nous, mortels et par essence insatisfaits.
L’ensemble de cette nouvelle, initialement publiée dans le recueil « La Forêt sous la neige« , et reprise en édition de poche (Libretto), seule, aux éditions Phébus en 2011 (106 pages) est au diapason : c’est du talent pur.
Nous sommes en 1957 et Lindsay a quarante ans. L’amour de sa vie, un écrivain célèbre, l’a quittée il y a quelques années, elle ne s’en est pas remise. Elle prend le train, traverse les Etats-Unis pour aller s’occuper de ses parents vieillissants et démunis, et se retrouve bloquée par une tempête de neige dans la ville où il vivait, avec une autre, et où il s’est donné la mort. Les deux épouses se rencontrent, se heurtent, se mesurent dans cet amour pour un homme exceptionnel disparu.
Elle lui écrit tout du long, elle vit des choses nouvelles, elle repense au passé, remontant loin, jusqu’à son enfance (l’épisode de la rédaction est pétrifiant et pénétrant). Elle ne sera plus la même lorsqu’elle reprendra le train pour continuer son voyage, elle aura pu faire ses adieux.
Elle se remet debout, et c’est tout simplement magnifique, bouleversant, émouvant et radieux. C’est de la littérature, qui, par une fiction, met des mots sur l’inextricable noeud de nos propres sentiments, à travers les époques.
Admirable.

La Petite-Fille de MennoRoy Parvin (2000)
Traduit de l’anglais par Bruno Boudard
(Adapté au cinéma par Claude Miller sous le titre « Voyez comme ils dansent« )

Merci Cathulu !

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