Quand tout est déjà arrivéJulian Barnes

Mercure de France, 2014, 128 pages

Traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin (Levels of Life, 2013)

Barnes

Parfois, on se trompe complètement sur un roman. On lit la 4° de couv, trop vite certainement, en diagonale, pas jusqu’au bout et on voit « montgolfières »,  « clichés aérostatiques », »amours de Sarah Bernhardt », ouh, ok, on se dit mais pourquoi pas dis-donc mais peut-être pas tout de suite alors (on cherche souvent à se leurrer soi-même en fait, car ce qu’on se dit sous ce niveau d’auto-politesse ressemble plus à ça a l’air très chiant, fuyons). Et puis on tombe sur ça :

J’ai acheté cet après midi Levels of Life (Quand Tout est Déjà Arrive, en français) de Julian Barnes. Je l’ai acheté parce que j’aime bien Barnes qui fait partie de la vie de mon couple depuis Love, etc. Je l’ai commencé en me disant « oh c’est drôle , oh c’est intéressant », de haut, de loin. Et maintenant les larmes coulent depuis une demi heure. C’est renversant. C’est magnifique.

En trois lignes, il a tout dit. Parce que ce que fait Julian Barnes en 128 pages tient du prodige, il démontre avec une délicatesse infinie l’inouïe difficulté que représente la mort, pour celui qui reste. A qui lui demandait comment il allait, au plus fort de l’affliction, il ne put répondre. « J’aurais pu m’en tirer en disant : A bit up and down – « comme ci comme ça ». Cela aurait été une réponse correcte, convenable, et bien anglaise. Sauf que l’affligé se sent rarement correct, convenable, ou même anglais. » Après nous avoir très agréablement fait prendre de la hauteur dans deux parties qui posent la base de sa réflexion, il explique que la vision scientifique des choses, en se superposant aux croyances divines et à tout ce qui s’y rattache, si elle est rationnelle et possède nombre de points positifs, nous a fait perdre les vieilles métaphores, et que nous devons en trouver de nouvelles. Nous ne pouvons pas descendre comme Orphée pour Eurydice. Mais nous avons besoin de descendre, pourtant, charge à nous de créer cette profondeur perdue, où poursuivre l’être manquant, et qui peut prendre bien des formes. Un roman bouleversant et sobrement intelligent.

Ce passage est superbe :

« Avant d’aller dans un cinéma londonien pour y assister à une retransmission en direct, depuis New York, d’Orfeo ed Euridice de Gluck, j’ai fait mes devoirs en écoutant l’oeuvre, livret en main. Et j’ai pensé : cela ne peut pas marcher. Un homme perd sa femme, et ses lamentations émeuvent tant les dieux qu’ils lui accordent la permission de descendre dans le Royaume d’Hadès et de la ramener parmi les vivants. A une condition, cependant : il ne doit pas regarder son visage avant leur retour sur la terre. Sur quoi, malgré sa promesse, il se laisse persuader de la regarder avant qu’elle n’ait franchi le seuil des enfers; sur quoi elle re-meurt; sur quoi il la pleure encore, d’une façon encore plus émouvante, et tire son glaive pour se suicider; sur quoi le dieu de l’Amour, désarmé devant une telle manifestation de dévotion maritale, ramène Eurydice à la vie. Oh, vraiment, à d’autres ! Ce n’étaient pas la présence ou les actions des dieux qui me gênaient – je pouvais aisément les accepter; c’était le fait qu’aucun être sensé ne se retournerait pour regarder Eurydice, sachant quelles en seraient les conséquences. Et par-dessus le marché, le rôle d’Orphée, à l’origine un castrat ou un haut-contre mais de nos jours un rôle travesti, allait être tenu dans cette mise en scène par une corpulente contralto… Pourtant j’avais sous-estimé Orfeo, l’opéra le plus parfaitement destiné aux affligés; et, dans ce cinéma, la magie de l’art opéra encore. Bien sûr qu’Orphée se retournerait pour regarder l’implorante Eurydice – comment ne le pourrait-il pas ? Parce que, si « nul être sensé » ne le ferait, il est fou d’amour et de chagrin et d’espoir. Vous perdez le monde pour un regard ? Bien sûr. Le monde est là pour ça : pour être perdu si les circonstances l’exigent. Qui pourrait tenir sa promesse avec la voix d’Eurydice derrière lui ?« 

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