«  « Mademoiselle, me laisseriez-vous, en échange de cinq mille livres, vous regarder durant une trentaine de jours, juste le temps de transcrire votre secret ? » Ce n’est pas une phrase difficile à dire. Exercez-vous un peu devant votre miroir, cela vous aidera.

– Cinq mille, c’est pas rien.

– Quoi, vous recommencez ?

Jasper Gwyn la regarda, en souriant; il éprouva un vif élan d’affection pour elle. L’espace d’un instant il se dit qu’avec elle ce serait simple, ce serait une parfaite manière de commencer, avec cette femme.

– Laissez tomber, je suis trop vieille. Vous ne devez pas commencer avec quelqu’un de vieux, c’est trop difficile. 

– Vous n’êtes pas vieille, vous êtes morte.

La dame haussa les épaules.

– Mourir n’est qu’une façon particulièrement exacte de vieillir.« 

mrgwyn

Mr GwynAlessandro Baricco

Gallimard, Du Monde Entier, 2014, 184 pages

Traduit de l’italien par Lise Caillat (Mr Gwyn 2011)

Ceci est un roman italien qui parle de Londres et d’un écrivain anglais avec la fantaisie d’un auteur chilien, bref, c’est inclassable et c’est magnifique : Jasper Gwyn, après une première carrière qui n’a rien à voir, a écrit quelques romans qui ont eu du succès, lequel l’a contraint à diverses occupations annexes dont le joug lui pèse. Aussi décide-t-il que c’en est fini pour lui d’écrire. Il lui faut pourtant exercer quelque activité. D’autant qu’au fil des mois (les premiers sont pur soulagement et sensation de liberté) ne pas écrire déclenche une sorte de bouillonnement de frustration auquel il ne s’attendait pas. Il décide alors de réaliser des portraits. Ecrits. Pas sous forme de livre (« Ce livre promet d’être chiant comme la pluie » doute son ex-éditeur/seul-ami). Non. Sous forme de portraits. Ecrits. Comment, sous quelle forme, pourquoi, jusqu’où, lesquels, et alors ? Tout ça est formidablement raconté (avec un suspens de folie et un épilogue génial) et ça provoque ces uniques petits fourmillements d’excitation qui sont le propre des vraies pépites. Mais ces ruptures de ton qui m’ont fait éclater de rire, ces moments d’intensité si douloureuse (mes yeux ont piqué plusieurs fois), ces personnages insensés (l’artisan des ampoules, quelle beauté !), ces pans de leur épaisseur qui se révèlent soudain au détour de tout autre chose (« il a écrit cinq romans dont trois sous son nom« …), cette expérience des portraits, comme hors du temps, impossible et pourtant si palpable, la joie perpétuelle qui court sous les détails fantasques (ce goût des laveries automatiques !), ces dialogues si réussis, bref, tout m’a enchantée au point de lire le roman deux fois, la seconde dans la foulée immédiate de la première. Je voulais à la fois tourner les pages à toute vitesse et ne jamais le terminer. Roman génial ! (Et traduction parfaite, on ne la sent pas.)

« Quand il eut fini de manger, il laissa tout sur la table et s’étendit sur le canapé, après avoir choisi les trois livres auxquels il consacrerait sa soirée. Il y avait un roman de Bolano, l’intégrale des histoires de Carl Barks avec Donald Duck et le Discours de la méthode de Descartes. Dans le lot, au moins deux avaient changé la face du monde. Et le troisième ne lui avait pas fait outrage.« 

C’est Clara qui m’a donné envie.

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