« Le Truoc-nog » Iegor Gran

P.O.L. 2003, 160 p.

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C’est parce qu’il a des difficultés à mémoriser la liste de tous les écrivains ayant eu le Prix Goncourt que Iegor Gregan imagine cette petite fable féroce sur ce fameux prix : en poussant jusqu’aux limites tout ce qu’on peut entendre en terme de lieux communs à son sujet, il nous présente Goncourable. Un type qui prend connaissance de sa condition par un entrefilet dans Le Monde et qui en est immédiatement saisi d’effroi. Comment vit-on le fait d’être sur la première liste ? Entre ces pages, c’est une disgrâce. Ce prix met en lumière la médiocrité, le recevoir stigmatise, c’est être condamné une fois pour toutes, épinglé, hou le mauvais littérateur. Evidemment, c’est aussi l’assurance de grosses grosses ventes. Quand on a une épouse qui échelonne tout à l’aune du sac plein cuir, ce n’est pas non plus à déconsidérer impulsivement… Un court roman qui pétarade joyeusement tout en gardant sa justesse de vue : c’est quoi, au fond, le Prix Goncourt ? Pourquoi le pensons-nous autant pipé ? Ca donne quoi, ce mélange de sentiments insensés qui font que l’on se sent reconnu, imposteur, fier de sa prose et complètement honteux, le tout dans le même temps ? Le passage sur la lucidité, la façon dont Goncourable revoit son travail sous des yeux dépréciatifs est un modèle du genre, sans parler des jalousies annexes (ravageuses) et du résultat final, la formidable ambivalence que tout cela provoque est très bien exposée. L’univers impitoyable des prix littéraires…

« La crise de lucidité est terrible. Comme un fou en série qui prend conscience des atrocités qu’il a commises, Goncourable reçoit en plein nez le boomerang de sa littérature. Il se découvre enfin sans fard ni paupières. Il n’aurait jamais dû écrire. Saleté d’éditeur !« 

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