« Qui entendait encore que celui qui considère ne se contente pas d’examiner l’objet de son désir mais le tient serré contre lui ?« 

Lapaque

« Théorie de la carte postale » – Sébastien Lapaque

Actes Sud, 2014, 100 pages

Le saviez-vous ? C’est en janvier 1873 qu’ont été envoyées en France les premières cartes postales (loi du 20 décembre 1872). Si ce genre de précisions historiques (ainsi que, par exemple, la taille, les endroits où l’on écrivait, etc.) apparaît bien (tardivement) dans les pages de ce petit bonbon de livre, ce n’est pas du tout son propos. Non, en fait, « Théorie de la carte postale » est tout simplement un formidable incitateur; en le lisant, après l’avoir lu – et sans doute même avant, pour les esprits bienveillants, on n’a qu’une envie : se ruer sur les cartes postales. Oui, ça donne envie ! D’en écrire des tonnes, d’en envoyer, d’en recevoir, d’en lire, d’aller en dénicher un peu partout, même celles qui ne nous étaient absolument pas destinées, de se mettre à rêver à partir d’elles, de leur inventer tout un contexte, une histoire, d’apprendre des poèmes par coeur, de décliner à l’infini toutes ces petites étincelles qui jaillissent des propos de Sébastien Lapaque qui s’y entend pour parler directement à notre âme. On a aussi envie, évidemment, d’offrir ce livre très largement, de l’envoyer – bien sûr accompagné d’une carte postale tout spécialement choisie – à à peu près tout le monde, pour que reprenne vie et usage cet échange postal que l’on aime très tendrement, même si on l’avait quelque peu négligé au fil des années (et on le regrette !).

« Plus tard, il reprendrait ses Remarques sur la langue française utiles à ceux qui veulent bien parler et bien écrire et en sélectionnerait quelques passages remarquables à reproduire sur des cartes postales. Il avait des amis, plus nombreux qu’on ne l’imaginait en cette époque d’outrage systématique au bon usage, qui seraient heureux de recevoir des cartes postales élucidant l’art de parler. » (Moi ! moi ! moi !)

« A un lecteur, merci.

Il aimait ce dernier mot, ce merci qu’il imaginait tracé avec d’élégantes lettres à l’encre violette. Il rêvait d’une carte postale à l’évidence absolue. Elle aurait la clarté de cette dédicace sur un exemplaire des Fleurs du mal conservé à la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet : « A M. Victor Hugo / C. B.. » Cet autographe le faisait rêver, comme le faisait rêver le mot de remerciement du reclus d’Hauteville House à Charles Baudelaire : « J’ai reçu votre noble lettre et votre beau livre. L’art est comme l’azur, c’est le champ infini : vous venez de le prouver. Vos Fleurs du mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles. Je crie bravo de toutes mes forces à votre vigoureux esprit. Permettez-moi de finir ces quelques lignes par une félicitation. Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu’il appelle sa justice vous a condamné au nom de ce qu’il appelle sa morale; c’est là une couronne de plus. Je vous serre la main, poëte. » (tréma très important…) (C’est pas la classe absolue, les paroles d’Hugo ?)

« Et puis l’important n’était pas de tout savoir sur les cartes postales, mais d’en envoyer et d’en recevoir, aujourd’hui, demain et tous les autres jours. Pour écrire de bons livres, il ne s’agissait pas d’être bien documenté, comme on l’imaginait naïvement, mais d’avoir bien vécu, de s’être souvent perdu et toujours retrouvé. Pour composer une « Théorie de la carte postale », il fallait en avoir gribouillé en quantité et en gribouiller toujours beaucoup. Depuis le début du XXI° siècle, l’accès instantané à des milliards de données sur Internet avait suscité la mise sur le marché de livres joufflus et bavards comme des cancres savants, des ouvrages de premier de la classe trop bien renseignés sur leur sujet, des textes immobiles, sans élan et sans folie, lestés par un savoir mort sorti du ventre numérique de la Grande Machine. L’érudition était devenue une farce électronique : elle ne sentait plus ni la bibliothèque, ni les grands airs, ni surtout les obsessions très anciennes et très personnelles. Le recours des écrivains à Wikipedia polluait une bonne partie de la littérature contemporaine. Tant de livres wikiplombés, si peu de caractère. » (Amen.)

 

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